Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

Le huitième voyage de Sindbad

Que cherchaient-ils aux Comores ? Sans doute le bois, le coprah. Les cocotiers pullulent. Du coprah était extrait l’huile des lampes... La lune des îles Comores est donc bien celle des Mille et Une Nuits. Mais, aux Comores, le conte dure toujours…

 

 Djazaîr El Kamar : les îles de la Lune. L’arabe kmor (clarté lunaire) a produit le français Comore. On voit bien l’image de la lune, pour nommer une terre, venir de musulmans épiant le ciel ou de marins observant les étoiles. Descendus de Zanzibar, à quatre cents kilomètres au nord-ouest de la Grande Comore, les marchands aventuriers arabes étaient l’un et l’autre. “ Certaines nuits, on n’a même pas besoin de lumière, la lune éclaire tout ” affirme un client du petit café de la place Badjanani, à Moroni, pièce d’angle ouverte sur deux ruelles où des banquettes font face à des tabourets. 

Son assertion est vérifiable. C’est évidemment pendant les nuits entourant la pleine lune qu’une clarté de neige irradie le plus la ville, blanchissant les sols et les façades, bleuissant les ombres, découpant les minarets, les toits et les feuillages des palmiers sur la voûte marine du ciel étoilé, colorant d’un trait de lumière les contours des nuages et miroitant jusqu’à l’horizon sur la mer noire. La clarté blanche est à l’unisson du silence nocturne... 

Sindbad le Marin accomplit sept voyages. Dans la relation de son second voyage, le navire affrété par les marchands de Bagdad navigue « d’île en île » ; il est abandonné endormi sur l’une d’elles par le capitaine qui lève l’ancre en l’oubliant. À son réveil, il est enveloppé par une ombre. Un oiseau géant rock se pose sans le remarquer. Sindbad s’attache à l’une de ses pattes. L’oiseau l’emporte jusqu’à son nid, sur une autre terre où Sindbad défait son lien et s’enfuit. Il est alors, dit-il, dans une vallée “ parsemée de diamants ”… 

Il n’est pas injustifié de chercher des sources réelles d’inspiration à l’univers fabuleux des Mille et Une Nuits. Le septième voyage a nommément pour cadre Serendib, l’actuel Sri Lanka. Si le deuxième conte tire son imagerie de l’aepyornis, l’autruche géante, et des pierres précieuses de Madagascar, alors les îles croisées par Sindbad sont les îles de la Lune, et c’est sur l’une d’elles qu’il est abandonné pendant son sommeil. 

Traduits, ou plutôt réinventés par l’orientaliste français Antoine Galland en 1704, les contes des Mille et Une Nuits rassemblent des récits persans et arabes courant du VIIIe au XIIe siècles chrétiens. Les voyages de Sindbad suivent les grands flux d’échanges de l’époque, développés entre le Moyen Orient, l’Afrique et l’Asie. Ce réseau inclut au moins dès le IXe siècle les îles Comores, situées entre Zanzibar et le Nord-Ouest de Madagascar où les marchands arabes, qui cabotaient le long des côtes et entre les îles, fondèrent un établissement à l’origine de la ville de Majunga. Que cherchaient-ils aux Comores ? Sans doute le bois, le coprah. Les cocotiers pullulent. Du coprah était extrait l’huile des lampes... La lune des îles Comores est donc bien celle des Mille et Une Nuits. Mais, aux Comores, le conte dure toujours…

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Dans plusieurs villages côtiers de Ngazidja, on trouve, à proximité des mosquées les plus anciennes, d’étroites enceintes rectangulaires s’élevant à hauteur de poitrine. On se penche pour regarder à l’intérieur. Ce sont des tombes chiraziennes. Elles datent des XIVe et XVe siècles. Elles témoignent de la filiation persane du peuple comorien. Une souche inattendue : le Chiraz couvre la rive nord, iranienne, du Golfe persique. Quel motif contraignit des familles du Chiraz à venir s’établir si loin de leur pays ? L’hypothèse d’une fuite devant les invasions tartares de la Perse, qui s’étalent de 1252 à 1292, est la plus souvent évoquée. Elle est loin de tout expliquer. Selon une chronique arabe, le sultanat de l’île de Kilwa, au sud de Zanzibar, aurait été fondé par un prince chirazien en 975 de l’hégire (XIVe siècle chrétien), c’est-à-dire après le déferlement des hordes de Tamerlan. 

En Afrique, les Chiraziens n’abordaient pas des terres inexplorées. Le puissant sultanat d’Oman, qui rayonnait, grâce à ses marchands, sur tout l’océan Indien, leur faisait face, de l’autre côté du détroit d’Ormuz. Pour fuir, ils n’eurent qu’à franchir ce détroit et à suivre la route africaine des marchands omanais. Parvenus à Zanzibar, ils firent un pas de plus vers le sud en s’installant à Kilwa. De là, leur communauté aurait essaimé vers les îles de la Lune. 

Pour les Comoriens, cet apport est bénéfique. Ils considèrent que les Chiraziens ont apporté la civilisation à leurs ancêtres bantous. Une chronique du XVIIIe siècle raconte qu’ils abordèrent non loin de l’actuel bourg de Hahaya, sur la côte ouest de Ngazidja, près de l’aéroport actuel. “ Quand ils furent arrivés près du village […] un homme les aperçut et s’en alla prévenir le bedja (le chef) de l’endroit en lui faisant un portrait élogieux des étrangers. […] Quand il les eut devant lui, il fut séduit par l’élégance de leurs manières. ” Il choisit “ une femme parmi les nouveaux débarqués ; il en fit son épouse et en eut une fille […]. Quand cette fille fut devenue majeure, son père lui céda le pouvoir sur toute la province et la donna en mariage au bedja de Mbadani […]. ” 

Cependant, la religion de Mahomet avait atteint les Comores avec les marchands de Zanzibar, donc avant l’arrivée des Chiraziens. Mais les Arabes trafiquaient des esclaves, leur contribution à la culture des Comores est mal vécue et suscite des réticences.  “ L’influence des Chiraziens est présente dans la langue comorienne, dans les coutumes et l’habitat. Dans chaque village, vous trouvez, annoncée par une arche, une place entourée de bancs de pierre, qu’on appelle bangwe. Dans le village traditionnel bantou, les maisons sont en bois, le centre est occupé par un parc dans lequel on enferme le bétail pendant la nuit. L’utilisation de la pierre et la conquête du centre villageois ont lieu à l’arrivée des Chiraziens ” résume le directeur du musée de Moroni, Naguib Abdallah. 

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La pelote des premiers fils de l’histoire comorienne est particulièrement emmêlée. Le mystère chirazien y prend place naturellement dans une longue série. Il est même relativement simple comparé au reste. Les Comores cultivent un fond de légendes, de poésies, de récits traditionnels, de chroniques idéalisées des origines, etc. Les découvertes archéologiques n’y sont pas toujours bienvenues. Des fouilles, dont les gouvernements redoutaient les résultats, ont déjà été interrompues. Des premiers temps, on ne possède qu’un cadre général, à l’image des quatre murs de la salle d’histoire du musée de Moroni. Des fragments de poterie y prouvent que les îles étaient, au IXe siècle, mêlées aux flux d’échanges de l’empire commercial dont  Zanzibar devint le centre. Le musée conserve aussi un beau Coran enluminé du XVIIIe siècle, ainsi qu’une ancienne parure féminine (ipamkono) de Grand Mariage. Aux murs, on voit surtout des photographies de la période coloniale.

Mais les Comores, et la Grande Comore en particulier, ont conservé les décors de leurs légendes. Le passé s’y trouve fondu dans le présent, inutile d’aller le chercher ailleurs dans le temps. L’UNESCO a été légitimement pressentie pour sauver et embellir ce patrimoine. Ikoni, Itsandra, Ntsaweni, Mitsamiouli, Mbeni, Foumboni et, la plus grande des médinas, Moroni… Anciens sièges de sultanats, ces bourgs ont grandi en bord de mer autour de mosquées séculaires, à l’abri de remparts parfois antérieurs du XVe siècle. Des parties en sont encore visibles à Itsandra et Ntsaweni. 

Petites, humbles, touchantes, les anciennes mosquées comoriennes ont l’aspect tassé, voûté, digne, serein, des vieillards détachés du monde. Malgré la chaleur et l’humidité accumulées par les siècles, la plupart sont encore solides. Leur autorité morale et religieuse surtout est incontestée. Aux yeux des fidèles, en touchant leurs murs, on touche des preuves matérielles des récits fabuleux ; une force immanente leur fait résister au temps. Sources de foi et d’identité, elles sont les cœurs rayonnants de la vie villageoise. Quand elles furent édifiées, tous les fidèles pouvaient sans doute prendre place à l’intérieur. Ce n’est plus le cas depuis longtemps : les îles Comores comptent aujourd’hui plus de cinq cent mille habitants, dont la moitié à Ngazidja ! 

Autour d’elles, les siècles donnent l’impression de s’être additionnés au lieu de se succéder. Dans les ruelles des médinas, les plus vieux bâtiments ne se distinguent pas toujours des autres. Jusqu’à l’arrivée du béton, les murs ont été édifiés, consolidés, reconstruits, rehaussés avec les mêmes techniques et matériaux : pierres de basalte, taillées ou non, empilées, scellées dans un mortier de corail broyé et de sable de mer ; le tout couvert d’un revêtement de chaux. L’immuable complicité des saisons, des pluies torrentielles et du soleil, a tout imprégné d’un même gris cendré, délavé. 

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Ainsi à Ntsaweni, ancien siège du sultanat de Mbude, au nord-ouest de Ngazidja. Le village possède une partie de son ancien mur de protection. Il conserve deux mosquées de légende et des tombes chiraziennes. C’est non loin d’ici que les premiers Chiraziens auraient débarqué. La fortification le protégeait des incursions des pirates malgaches qui écumaient les Comores, pillant, capturant des esclaves et des femmes. 

La route d’accès au village aboutit non loin du bangwe, cœur de la médina d’où partent les autres rues principales. Il faut ranger la voiture un peu avant et continuer à pied. La place est annoncée par une arche à l’ouverture en ogive. Des bancs de pierre sont adossés aux murs des habitations. Salim, un étudiant, sert de guide aux étrangers. “ Mon ambition est de faire connaître l’histoire de mon village ” dit-il. Devant une vénérable bâtisse à toit plat, dont le devant s’affaisse, il sort de sous sa tunique blanche une énorme clé. Il ouvre une porte basse en bois, très épaisse, ouvragée, décolorée par l’âge, et invite à pénétrer, en se courbant, à l’intérieur de la mosquée Djumbe Fumu. Cette mosquée est considérée comme la plus ancienne des îles Comores. Par mesure de sécurité, elle est fermée. Pour éclairer davantage, Salim traverse la salle de prières et ouvre une seconde porte dans le mur opposé. Les deux faisceaux de lumière crue font reculer les ténèbres et dévoilent les murs, les nombreux piliers et un plafond bas. La pièce est nue, sans autre décoration que celle du mihrab. Le fond de l’alcôve est recouvert d’un stuc sculpté, coloré de rose ; le motif étoilé en est répétitif . Le travail est d’une grande finesse malgré ses imperfections ; il évoque un art raffiné, pratiqué avec des outils rudimentaires, sur une terre lointaine. “ N’y touchez pas !, prévient Salim. C’est du corail. Cette vieille mosquée a été construite par un prince chirazien entre les XIe et XIIIe siècles, on ne sait pas très bien. La décoration est d’époque. Elle est caractéristique du style chirazien. Autrefois, tous les murs étaient couverts et décorés de cette façon. Maintenant il ne reste plus que cette partie. Le rose n’est pas d’origine, le corail était blanc. Il a été peint par les fidèles. ”

Après avoir refermé les portes et fait disparaître la lourde clef, Salim reprend sa marche. Remontant une ruelle, il s’arrête devant une seconde bâtisse cubique, grise, sans allure, close elle aussi. Cette fois, Salim n’a pas de clef, mais une histoire à raconter. “ Ce mausolée, dit-il, renferme la tombe d’un fils du calife Othman ! C’est à la suite des divisions entre les enfants du calife. Le jeune homme dut fuir. Il fut ramené aux Comores par l’un des trois bedjas qui étaient partis à la Mecque après avoir appris l’existence de la nouvelle religion. ” 

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Un fils du calife Othman aurait fini ses jours à Ntsaweni ? Difficile à croire. D’après Salim, la triste bâtisse actuelle daterait du début du XIVe siècle, mais elle aurait été édifiée à partir d’une mosquée construite par le fils d’Othman au VIIe siècle ! Chef de la tribu des Omeyyades, accusé d’usurper son titre, Othman, troisième calife, fut assassiné à Médine en 656. Il est connu que sa descendance dut s’enfuir le plus loin possible. A Damas d’abord, puis en Afrique du Nord et jusqu’en Espagne où elle fonda la brillante civilisation de l’Alhambra. Mais la vie des califes, en tous cas telle qu’on l’apprend dans les écoles coraniques, ne passe pas par les Comores... 

Qu’un fils de la fatrie d’Othman, sauvé du massacre, finit réfugié à la Grande Comore, après tout, pourquoi pas ? Aux confins du monde, l’horizon se prêtait aux retraites forcées. Les historiens restent toutefois sceptiques sur une arrivée aussi précoce de l’islam aux Comores. “ Les trois bedjas partirent pour l’Arabie afin d’en savoir plus sur la nouvelle religion, insiste Salim. Ils apprirent en chemin la mort du Prophète, deux abandonnèrent et rentrèrent. Mais le troisième, Mtsoi Muvindza, qui était le bedja de Mbude, continua. Il resta absent de longues années. Quand il revint à Ntsaweni, il était accompagné du fils du calife. ” 

Une chronique poétique (hadisi) indique que Mtsoi Muvindza partit à l’âge de cinquante ans en compagnie d’un unique compagnon. Arrivé sur le continent, ils demandèrent si le Prophète était toujours en vie. On leur répondit que non, qu’il était mort depuis plusieurs siècles. L’ami renonça et Mtsoi Muvindza poursuivit seul le voyage. Il resta deux ans en Arabie et revint, apparemment seul, à Ngazidja. 

Salim montre encore, non loin de la mosquée d’Othman, plusieurs tombes chiraziennes alignées côte à côte. À l’entendre, ces Chiraziens ne seraient pas morts dans leurs lits. Leurs sépultures témoigneraient des rivalités qui opposèrent, à leur arrivée, les nouveaux venus aux chefs bantous… Deux mosquées légendaires et ensuite des tombes mystérieuses, voilà qui fait beaucoup et mérite, avant de repartir, une pause à l’ombre d’un des bancs de pierre du bangwe de Ntsaweni. Le ciel est incandescent et immaculé. Le village est désert. Payé, remercié, les adresses échangées, Salim s’incline, une main sur le cœur, et s’éloigne. Dans la voiture, le guide, M. Sabata, met le contact. Avec M. Sabata, nous faisons le tour de Ngazidja.

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La légende des Comores remonte bien plus profondément dans l’opacité du temps. Et à cette profondeur végète, peut-être encore, un soupçon de vérité. Les premiers habitants des Comores seraient des djinns : génies ou sorciers ? Les djinns ont été créés par Dieu, dit le Coran, comme les humains. Ces djinns des Comores seraient descendus du royaume de Jérusalem, d’où ils auraient été chassés et déportés, par le roi Salomon et la reine de Saba ! Cette légende viendrait d’Ethiopie. Des notables ou des religieux, hostiles à l’union de Balkis et de Salomon ? 

Au sud-est de Ngazidja, sans doute aussi pour pimenter le trajet, M. Sabata ralentit à la hauteur du village de Male, isolé en pleine nature, en contrebas de la route, au bord de la mer. “ Un village de sorciers ” dit-il, l’œil noir. Il refuse d’y passer. Male est connu pour être un village de devins astrologues, héritiers du savoir magique des premiers hommes-djinns, les wana malaumpe. Les lignées djinns ont croisé celles des humains, donnant naissance à des hommes et à des femmes-djinns, qui font partie de la société comorienne. Aux Comores, les djinns sont plutôt favorables aux humains, ils sont néanmoins redoutés. 

La région du sud de Ngazidja a pour nom Mbadjini. Ils auraient débarqué ici en premier, bien qu’on en parle partout à Ngazidja. Ils seraient notamment à l’origine du village de Bangwakuni, à l’extrême nord de l’île, où sommeille une autre mosquée sans âge, près de laquelle reposent aussi des sépultures chiraziennes. Cette mosquée est réputée divine, miraculeuse, shiunda ; les hommes l’auraient trouvée un matin, telle qu’elle est et où elle se trouve aujourd’hui, sur une éminence dominant le lagon ! Légende contre légende ? La lumière de l’islam chassant l’image obscure du djinn... Le djinn signifirait dans l’inconscient comorien une représentation négative, refoulée, de l’identité africaine, associée à l’ignorance et aux démons : telle est la contribution, plus récente, de la pensée occidentale à l’édifice. 

Rencognée derrière des murs très épais, la mosquée miraculeuse s’abrite de la brûlure du soleil qui l’inonde par deux fenêtres ouvertes sur la mer. Quelques marches mènent à la salle de prières, de dimension modeste, soutenue par de nombreux piliers, entièrement peinte en bleu. Les tapis de prières sont élimés. Les murs sont couverts de pendules, arrêtées à des heures différentes. Elles paraissent bien nombreuses pour n’indiquer que les heures de prières ? Interrogé, M. Sabata sourit sans répondre.

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Il est question de djinns jusqu’au sommet du Karthala. C’est un djinn qui aurait ouvert l’énorme cratère du volcan en y jetant la bague magique du roi Salomon, portant gravé le centième nom de Dieu et donnant pouvoir sur les djinns. Les djinns la lui auraient volée pour se venger. Selon une autre version, un trône, celui de Salomon ou de Balkis, aurait été précipité au fond du cratère. Il y a d’autres légendes… 

L’imposante masse dissymétrique du Karthala domine la moitié sud de la Grande Comore. A l’est, le flanc est pentu, escarpé par endroits ; à l’ouest l’inclinaison est plus calme et régulière. C’est par cette dernière que s’effectue l’ascension. De Mvouni, village perché au-dessus de Moroni, une marche de cinq à sept heures, selon les forces de chacun, conduit à la caldeira et à ses cratères. 

On part de nuit, en s’éclairant à l’aide de torches. Dans sa partie nocturne, la course traverse une végétation invisible dont on sent la profondeur à des résonances : cris d’oiseaux, craquements de branches, bruits de feuillage, pas sourds... L’aube point quand le chemin entre dans une forêt sombre, humide de rosée et odorante, extrêmement glissante, aux troncs fins enveloppés de fourreaux de mousse, baignant dans une lumière verte. A la sortie de cette forêt, on débouche dans une savane d’herbe peignée par un vent cinglant ; il annonce l’approche du sommet. La prairie s’élève vers l’enclos. À mille six cents mètres, des éleveurs font paître quelques zébus, ils ont installé un campement ; c’est le plus haut pâturage de l’île.

L’herbe se raréfie ensuite. Elle est parsemée de concrétions de lave ancienne, amas rugueux, rougeâtres et noirâtres. Des bouts de forêts sont disséminés sur cette étendue déserte comme des corps d’armée en position sur un champ de bataille. Vers le nord se déploie le spectacle lunaire du massif de la Grille qui prolonge le Karthala et s’avance dans l’océan tel une proue de navire . S’y alignent, comme à la parade, des cratères coniques dont la lumière rasante matinale révèle, par un jeu d’ombres, les creux et les volumes. Tombant des nuages couvrant le sommet du volcan, des bruines battent la prairie par à-coups. Des langues de vent passent en sifflant. S’élevant des portions de bois, des nuées d’oiseaux emplissent le ciel de volutes rapides, imprévisibles, avant de s’évanouir. 

Ces oiseaux, le vent et quelques rares marcheurs, ce sont les seules présences animées de cette solitude. Le but final de l’expédition, la caldeira, enferme deux cratères. Le plus vaste, le vieux cratère (Chungu shahal), est un cylindre impressionnant, profond de trois cents mètres, au fond duquel végète une eau verdâtre sulfureuse et nauséabonde. La seconde dépression s’est progressivement comblée : de cent cinquante mètres en 1936, sa profondeur n’est plus que de cinq mètres aujourd’hui ! Mais elle est la plus active, des fumerolles s’en échappent. 

Le Karthala a connu de violentes éruptions. Parmi les plus récentes, celles de 1883 et 1904, alors que les Français mettaient la dernière main sur l’archipel, firent des dizaines de victimes. Sa dernière manifestation d’envergure date de 1991. Elle répandit une odeur de soufre sur toute la Grande Comore. Au village de Singani, situé à plomb du flanc sud du volcan, la route traverse la coulée de lave de 1977 qui détruisit quelque trois cents habitations. 

La coulée coupe très distinctement le village avant d’aller rejoindre la mer en s’évasant. Les habitants n’ont pas bougé pour autant. Ils ont reconstruit leurs maisons au même endroit, y compris sur la coulée de scories ! “ Il n’y a pas de danger, s’affirme convaincu l’un d’entre eux. Un professeur est venu, il nous a dit qu’il faut trente ans au moins pour que ça coule au même endroit. ” Justement, les trente ans sont dépassés…

 

 

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