Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

Un touriste aux Indes au XVIIIe siècle

Le cocotier est un arbre d’un seul brin et sans branches qui pousse toujours la tige en haut, les feuilles sont très-grandes et coupées ; j’ai pris plaisir de mesurer une de ces feuilles à Bengale, que j’ai trouvée de la longueur de vingt pieds.

En 1702, Le sieur Luillier, George de son prénom, jeune  tourangeau de bonne famille,embarque pour les Indes. Il ne part pas chargé d’une quelconque mission commerciale, scientifique ou diplomatique, mais sur l’insistance d’une de ses cousines. Françoise Moisy est la fille d’un marchand parisien, actionnaire de la Compagnie des Indes orientales. Elle doit épouser le directeur de l’établissement de Chandernagor. Promise pareillement à un officier de la compagnie, sa meilleure amie fait partie du voyage. Les deux femmes refusant de partir seules, elles ont demandé à George de les accompagner. Il a mis un an à se décider. 

On sait peu de choses de ce Luillier, si ce n’est qu’il fut un des tout premiers touristes, voyageant pour son plaisir. On le sait par le récit qu’il fit de ce voyage jusqu’aux Indes, où transparaît une curiosité un peu précieuse, à l’image du personnage,mais sincère et sans dédain. Au commencement, il nous informe qu’une précédente expédition l’avait conduit en Louisiane d’où il avait ramené des peaux pour le commerce de son père. Ce premier voyage, apparemment, ne l’avait pas passionné. D’où son hésitation à repartir encore plus loin. 

Au cours des six mois de traversée jusqu’aux Indes, il avoue avoir eu du mal, au début, avec les manières de l’équipage ; il raconte l’ennui des jours de calme plat. Il ne connaît rien aux pays qu’il aborde. Voulant faire œuvre utile, il tient le journal de ses observations, y ajoutant diverses considérations sur le commerce et les maladies tropicales. Il séjournera six mois à Chandernagor. Son récit fut publié en 1705 sous le titre de Voyage aux grandes Indes avec une instruction pour le commerce. Il fut réédité en 1726, puis en 1742, sous le titre de Nouveau voyage aux grandes Indes, etc. Parti du Port Louis, le port de la Compagnie des Indes orientales, situé en face de L’Orient (devenu Lorient), le navire de Luillier, L’étoile d’Orient, arrive devant Pondichéry le 12 juillet 1702, sa dernière escale avant Chandernagor... 

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” A huit heures du matin, nous mouillâmes à la rade de Pondichery, et saluâmes le fort de neuf coups de canon. Cette rade est éloignée de terre d’une demi-lieue à cause des courants qui sont très-grands, jusqu’à un demi-quart de lieue, il y a des brisans qui sont si forts qu’on ne peut se servir de la chaloupe ni du canot pour aborder. C’est pourquoi pour aller à terre on est obligé de se servir d’un petit bateau dont les bords sont très hauts qu’on appelle Dingues : ce bateau est construit d’une manière qu’il s’élève facilement à la lame, sans quoi on ne pourrait aborder à terre qu’avec beaucoup de danger. 

Sur les neuf heures, Mr le Chevalier Martin, gouverneur du fort et de la ville de Pondichery, envoya à bord trois des premiers officiers de la Compagnie. Après qu’ils eurent félicité nos deux demoiselles sur leur bonne arrivée, et que nous eûmes bu à la santé des uns aux autres, nous débarquâmes tous ensemble ; il voulut bien aussi se donner la peine d’ordonner qu’on tint prêts des palanquins au bord de l’eau ; il vint lui-même recevoir nos demoiselles jusqu’à la dernière porte du Fort, et Madame la gouvernante jusqu’à la dernière de son appartement. Nous y séjournâmes dix jours, et pendant notre séjour nous y goutâmes tous les plaisirs qu’on y peut prendre ; chacun s’efforçait à y contribuer, et la présence de deux si belles demoiselles, était un pressant aiguillon qui les animait.

Pondichery est par le douzième degré de l’hémisphère du Nord,il y fait très-chaud, mais l’air y est très-sain. C’est un pays sablonneux qui ne produit que du ris, très peu d’herbes potagères ; on y trouve une espèce de grosses raves, de l’oseille, des épinards, des petites citrouilles appelées giromons, de la chicorée, des choux blancs, des concombres, le tout ayant un goût différent des nôtres, on y trouve quantité de citrons, quelques oranges, des bananes, des goüiaves, des grenades, des patates, des melons d’eau qu’on appelle ainsi parce qu’ils se réduisent presque tout en eau et qu’ils viennent des marais, une autre espèce de melons qui approche un peu des nôtres, des mangues, des pamplemousses, des ananas, des jacs, des papées : on y trouve aussi toute sorte de volailles, du gibier, quelques bœufs et vaches, mais grande quantité des buffles dont les gens du Païs se servent pour travailler à porter et à trainer, des cabris qui sont tous différents de ceux d’Enjoüan et des nôtres, ils ont de grandes oreilles abattuës, une mine extrêmement basse et niaise, à peu près semblable à celui qu’on a vu à la dernière foire de S. Laurent ; la chair en est mauvaise, j’en ai goûté, et faute d’autres choses on en mange quelquefois à Pondichery. ”

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“ Comme il y a très peu de bois à bâtir, on y bâtit à la romaine ; et comme il arrive de temps en temps des vents impétueux, on n’élève les maisons que d’un étage ; on y trouve des cocotiers en grande abondance. Le cocotier est un arbre d’un seul brin et sans branches qui pousse toujours la tige en haut, les feuilles sont très-grandes et coupées ; j’ai pris plaisir de mesurer une de ces feuilles à Bengale, que j’ai trouvée de la longueur de vingt pieds. On peut dire qu’il n’y a point d’arbre sur terre dont on tire de plus grandes utilitez ; on y trouve de quoi boire, de quoi manger, de quoi se loger, et on y pourrait trouver de quoi se vêtir. Le fruit de cet arbre appelé coco vient à la tige entre les feuilles, il est de la grosseur d’un melon en ovale ; il y a au dedans une certaine liqueur de la couleur, du goût, et de la même qualité que le petit lait ; quand ce fruit est bien mure, cette liqueur s’aigrit ; autour de ce fruit il y a une espèce de noyau qui a le goût d’une amande verte, et ce noyau peut avoir un pouce et demi d’épaisseur. 

Pour boire de cette liqueur on coupe une de ses feuilles, au bout de laquelle on met un vase pour recevoir ce qui distille goutte à goutte, comme peut faire la vigne quand elle est en fève ; cette liqueur s’appelle Tarif, qu’il faut boire tout frais pour le boire bon. Le Tarif enivre comme le Vin : de cette liqueur qu’on laisse aigrir, on en fait de la raque qui se conserve longtemps. La manière de la faire est celle de l’eau-de-vie, elle en a le goût et elle en est même plus forte ; mais elle n’a pas la même qualité : car elle est très-pernicieuse et surtout aux Européens, lorsqu’ils en font débauche, elle charge l’estomach, cause des inflammations, donne des vents et affaiblit les nerfs ; j’ai connu plusieurs Français qui, après en avoir bu par excès, ont souffert par tout le corps de très-grandes douleurs.

Ce qu’il y a encore de remarquable, c’est que ses feuilles servent à faire de petits paniers, le bois est propre à faire divers ouvrages ; la petite peau qui est entre l’écorce et le bois peut se filer, car on en fait des cordes à Enjoüan comme on aura pu remarquer. ” 

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“ Pondichery est le premier de tous les comptoirs, qu’ont Messieurs de la Compagnie dans toutes les Indes ; il y a un gouverneur, comme je l’ai déjà dit. Depuis quelques années Sa Majesté y a établi un Conseil Souverain : la Compagnie y possède de grands domaines. La ville peut avoir quatre lieuës de circuit ; chaque état y a son quartier, lorsque j’y passai on y faisait bâtir un nouveau fort, auprès duquel il y a quelques officiers français qui ont fait bâtir des maisons : outre ce fort il y en a encore neuf autres petits pour défendre la ville des insultes des Maures ; elle est occupée par des Gentils. Comme ils aiment beaucoup mieux la domination française que celle des Maures, elle est très peuplée…” 

“ Excusez-moi, mais nous fermons ” annonce un agent de la salle de lecture des archives départementales de la Réunion, passant de table en table. Je referme le livre du Sieur Luillier. Petit format, couverture cartonnée marbrée, dos de cuir gaufré. Il est étonnamment bien conservé. Le papier est blanc, à peine piqué ; l’or du fil des pages brille encore. L’exemplaire date de 1742. Quelque quarante années séparent les trois éditions du Voyage aux grandes Indes du Sieur Luillier ! Lui qui avait tant hésité à partir, ce voyage fut toute sa vie. 

 

• Mr le Chevalier Martin : François Martin, fondateur de Pondichéry.

• L’Etoile d’Orient a fait escale dans l’île comorienne d’Anjouan du 11 au 13 juin 1702. 

• Dans un ouvrage de référence sur les récits français de voyage aux Indes orientales entre 1529 et 1722, Gallia Orientalis, l’universitaire Sophie Linon-Chipon signale que l'exemplaire du livre de Luillier de 1742 ne figure pas au catalogue de la Bibliothèque nationale de France, qui possède les deux autres éditions. Le voyage de Luillier est également mentionné dans une étude publiée en 1933 par la Société de l’histoire des colonies françaises : Les voyageurs français dans l’Inde aux XVIIIe et XIXe siècles, de Zenobia Bamboat. Yvonne Robert Gaebelé en donne une vision pondichérienne dans Une parisienne aux Indes au XVIIIe siècle (Madame Françoise Martin), édité en 1937 par la Société de l’histoire de l’Inde française. 

 

 

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