Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

Mayotte à pied

Dans la mangrove, nous voici de retour en bord de mer, marchant sur le sable brun, à l’ombre et dans le silence spongieux des forêts de palétuviers.

Vue sur la baie de Boueni, l'îlot Caroni et la mangrove envahissant la côte entre Miréréni et Chirongui. Le topo-guide des sentiers de grande randonnée de Mayotte (L'île de Mayotte à pied) n'indique qu'une altitude d'environ deux cents mètres. Pourtant, le flanc forestier et broussailleux dévalant jusqu'au rivage paraît conséquent. Le gravir depuis Chiconi n'a pas été si simple. Aucun obstacle à franchir en particulier, mais une chaleur épuisante. 

Dans mon dos, le mont Ngouni pointe son cône. En baie de Boueni, de minuscules points s'avancent vers la mer. Le téléobjectif de l'appareil photographique révèle une pêche de femmes au djarifa. Les toiles tendues sont tenues à deux pour prendre les poissons rabattus par la marée montante. Ceux qui n’ont pas la force de résister à la marée finiront ce soir sur des braises. Il en est ainsi tous les jours, dans toutes les baies de Mayotte. 

Pour le randonneur, ce spectacle dit autre chose : parcourir Mayotte à pied ne signifie pas forcément tourner le dos à la mer, au lagon somptueux qui fait la réputation de l'île. C'est une autre manière de l'admirer : une vue générale, panoramique, d'en haut. Marcher dans l'intérieur de l'île, c'est en fait découvrir à quoi ressemblent les sommets révélés par les promenades en bateau. 

Sur les sentiers de randonnée de Mayotte, on ne croise pas de spécialistes suréquipés de la piste et du rocher, mais simplement des curieux de la nature mahoraise, qui ont voulu aller la voir de plus près. Il n'y a aucun exploit à accomplir, si ce n'est les dernières centaines de mètres du mont Choungui, qu'on gravit des mains et des pieds, pour parvenir à un ultime rocher, perché comme au sommet d'une tour. Le mont Choungui, ce pouce levé reconnaissable entre tous, est un repère et l'un des symboles de la nature mahoraise.

De cette cime, on contemple Mayotte. Ses reliefs avec le mont Bénara, opulent patriarche dominant tous les autres. Son moutonnement forestier. Les plaies jaunes et rouges des padzas, espaces latéralisés au cœur de la végétation. Les lointains nord de l'île pâlissent dans la brume de chaleur. La mer est tout autour de l'hippocampe étalé à vos pieds. Marcher à Mayotte, c'est donc, sauf à de rares exceptions, monter jusqu’à un point de vue dont la mer fait partie. 

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La sortie en 2000 du guide L'île de Mayotte à pied traduisait la volonté des autorités locales de mieux faire connaître leur île. On ne fera qu'un petit reproche à ce guide, remarquable par ailleurs comme tous ceux de la fédération : c'est d'être justement un peu trop conventionnel pour le public des randonnées mahoraises. Rares seront celles et ceux qui viendront à Mayotte pour faire le tour de l'île à pied en douze étapes ! 

Faut-il s'en tenir aux sentiers de grande randonnée du guide ? Ce sont des itinéraires balisés, décrits avec précision, et l'intérieur de Mayotte est un lacis d'innombrables sentiers dans lequel on a vite fait de se perdre. Cependant d'autres promenades tranquilles, hors guide, sont possibles. Comme celle des environs de la retenue colinaire de Combani, qui suit une piste conduisant à des champs d'ylang-ylang. Elle traverse un milieu forestier très varié et très dense d'où ressortent en particulier d'épaisses concentrations de bambous géants, dressées en touffes en bordure du lac artificiel. Les fleurs éclosent toute l'année (surtout à la saison des pluies) et l'atmosphère en est constamment embaumée. On croise les formes torturées de cet arbuste au cours d'autres marches à Mayotte. Le guide de la FFRP propose d’ailleurs un circuit dédié à l’arbuste, le sentier Ylang de Dzoumonyé, non loin de Mtsanboro, dans le cadre magnifique des reliefs montagneux et forestiers du nord de l’île.

Avec le mont Choungui, le Dziani Dzaha, le cratère volcanique de la Petite Terre, est le second monument naturel de Mayotte. Le départ de cette randonnée se situe au niveau des plages jumelles de Moya. Elle gravit une première crête en empruntant le chemin tracé par les paysans exploitant les cultures de manioc dispersées tout du long. Elle suit la crête, dévoilant les hautes falaises tombantes du versant oriental du cratère. Puis on atteint le bord du cratère proprement dit, dont on fait le tour en une petite heure sans se presser. Il est possible de descendre à l’intérieur. Un bois borde le lac aux eaux vertes chargées de soufre. Une version plus longue de ce parcours inclut un second sommet, plus élevé, la Vigie, qui permet d'appréhender la totalité de la Petite Terre, le profil dentelé de la Grande-Terre, ainsi que les concentrations urbaines qui se font face de Dzaoudzi et Mamoudzou, séparées par un bras de mer.

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Cette randonnée sur le volcan de la Petite Terre est l'un des rares circuits permettant de revenir à son point de départ. Le guide des randonnées de Mayotte propose essentiellement des parcours sans retour. Mis bout à bout, ils font pratiquement le tour de Mayotte, mais comme les hébergements sont rares sur ces trajets, un tour de l'île à pied reste une perspective hypothétique. Il faut donc s’organiser autrement. Sauf à disposer de deux véhicule, on est obligé de revenir sur ses pas. Inutile dans la plupart des cas de s'encombrer d'un véhicule. Le plus simple est d'emprunter les transports publics, taxis et taxis-brousse, ou de faire du stop pour être déposé au départ du sentier. On fera de même pour rentrer au débouché du parcours. Des taxis-brousse font continuellement le tour de l'île. Les sentiers sont indiqués par des panneaux. Cependant certains de ces panneaux, placés en retrait de la route, sont mal visibles. 

Ce que révèle la découverte de Mayotte à pied, c'est l’étonnante variété de sa végétation. Elle contredit l’a priori d’uniformité qu'on pouvait en avoir du littoral. La moitié nord de l'île est la plus dense et touffue, mais partout on rencontre des massifs forestiers. Ou plutôt le saupoudrage anarchique d'une multitude d'espèces d'arbres, colonisant les pans et les creux de montagnes, recouvrant de leurs futaies les ravines, accompagnant les sentiers. C'est ce qui donne cette sensation de profusion et de diversité lorsqu'on regarde un flanc de montagne ou une crête boisée. S'y entremêlent, serrés les uns contre les autres, des feuillages, des formes, des couleurs, des hauteurs d'arbres hétéroclites. Malgré la déforestation qui a repoussé la forêt humide au-dessus de deux cents mètres d'altitude, les ramures imposantes de la forêt mahoraise conservent l'aspect d'une nature insoumise.

Dans le bariolage de verts de ces arbres, on en remarque qui dépassent allègrement vingt à trente mètres de hauteur et montent parfois beaucoup plus haut. Et parmi les géants, le kapokier est l'un des plus impressionnants. Certains atteindraient cinquante mètres. Ses fruits en fuseau pendent des branches et libèrent une fibre ressemblant à du coton, couramment utilisée pour le rembourrage de matelas et de coussins. 

On croise aussi des poinsettias aux bractées rouge vif, des badamiers, des arbres à pain, des nattes, des bambous, des manguiers, des takamakas, des jacquiers, des cocotiers à profusion, etc. Rien que des arbres qui semblent en liberté, dont personne ne s’occupent ni ne se préoccupent. Les sentiers sont le plus souvent d'une terre sèche, dure, brune ou rouge, qui devient boueuse dès la moindre ondée. Dans l'alternance de montées, de descentes et de plats, la difficulté vient surtout de la chaleur. Les ascensions n'ont rien d'acrobatique, mais demandent à cause d'elle de l'endurance. Pour parcourir Mayotte à pied, la meilleure période sera donc la saison sèche, avec des températures maximales de 25 degrés.

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Des portions de désert dispersés dans la forêt : tels apparaissent les padzas, de curieuses zones dépouillées de leur végétation, qui s’étendent soudain au détour d’un bois ou derrière une colline. Sur ces terres pelées, il ne reste le plus souvent que des broussailles et des herbes hautes, voire plus rien du tout qu’un sol dur. Les padzas représentent 7 % du territoire de Mayotte. Offrant le spectacle de la terre à nu, ils sont sujets à de fortes érosions à la saison des pluies. 

Un programme de travaux de stabilisation est en œuvre pour les contenir et tenter, à terme, de les reconquérir avec des essences locales. On remarque les barrages de pierres ou de sacs de terre placés pour soutenir les collines et dévier les eaux des ravines sur le chemin du mont Bénara, ainsi que sur le sentier de Bouéni. Sur ces deux padzas, deux des plus grands de Mayotte, des acacias ont été plantés pour retenir les sols. Ces padzas forment des collines successives. Les pentes ridées par les ruissellements associent des tons allant du beige jusqu’au roux avec des passages entièrement gris. Ils offrent de saisissants contrastes avec la verdure qui les entoure.

Les animaux rencontrés sont peu nombreux sur les sentiers de Mayotte, en dehors des corbeaux pie, envahisseurs du littoral, et des roussettes, les chauves-souris qui planent au-dessus du sommet des arbres. Parfois un margouillat d'un vert vif détale sur le sol. Une famille de lémuriens (lémur fulvus) a élu domicile sur le sentier de la cascade de Soulou (nord-est). Introduite par l'homme, cette espèce de lémuriens est la seule de Mayotte. 

Au hasard des marches, on croisera aussi certainement un couple de hérons sur le chemin du cratère de Petite Terre, ainsi qu'un petit duc patrouillant au-dessus des cultures, dans les hauts de Brandélé (côte est), sur le chemin du mont Bénara. Le ciel mahorais appartient également aux tourterelles, aux phaétons, aux chouettes. Des martins-pêcheurs bleus et orange aux plumages étincelants sont à l'affût dans la mangrove. 

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Cette mangrove, si caractéristique du rivage mahorais, fait l'objet d'un parcours de randonnée, à accomplir à marée basse, entre Miréréni et Chirongui, au sud-ouest de l'île. Mais, bien que parfaitement indiquée, elle est le plus souvent très difficile d'accès à cause de la boue. Dans la mangrove, nous voici de retour en bord de mer, marchant sur le sable brun, à l'ombre et dans le silence spongieux des forêts de palétuviers. Ces arbustes biscornus ont un air un peu démoniaque. De gros crabes, les yeux dressés, avancent latéralement, avec prudence, avant de s'enfuir dans leurs multiples trous. La mangrove, dont on apprécie l'ombre bienfaisante, est l'un des rares milieux forestiers fortement homogènes de Mayotte. 

C'est dans la moitié sud de l'île qu'on trouve les vétérans de la forêt sèche, les monuments de la nature mahoraise : les baobabs. Énormes troncs à la couleur et l'aspect de peaux d’éléphants, eux aussi sont concentrés principalement, mais pas uniquement, en bord de mer. Mélange de pesanteur massive et de délicatesse extrême, les baobabs produisent en octobre et novembre de très belles fleurs blanches aux pistils jaunes et aux pétales fripés comme de la soie brute. 

Les marches aboutissent souvent dans une agglomération. Les fêtes religieuses et profanes (debah, wadaha, mariage, etc) sont tellement nombreuses à Mayotte qu'on a de bonnes chances d'assister à l'une d'elles au sortir d'un chemin. Réunis à l'ombre de grands chapiteaux de tentures décorées, séparés par une cloison de tissu, les hommes joue d'un côté des percussions (dont un tambourin au son sourd, le taori). Les femmes, vêtues de chiromanis, de grands châles, aux couleurs de leurs villages, chantent et dansent de l'autre côté. Rien de mieux pour reprendre son souffle que de se laisser bercer et charmer par le rythme, l'harmonie et les couleurs des chorales polyphoniques villageoises. 

 

 

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