Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

Mystère et boule de pierre

Je compare cela au frisson de l’amour. Un courant passe, on n’est plus soi-même. Là, c’est pareil, on est conduit par une force.

Ne pas se laisser impressionner par l’étroite passerelle métallique enjambant le Bras de Cilaos, profonde ravine ouvrant le cirque du même nom jusqu’à la mer. Les plaques protestent avec fracas dès qu’on roule dessus, mais la démonstration s’arrête là. Cette passerelle mène au premier village rencontré sur la route du cirque, Îlet Furcy. Les maisons sont étalées sur la rive opposée, au pied d’un rempart garni de verdure. Sous la passerelle, une eau fraîche taille son chemin au milieu du lit de galets. Qu’un cyclone survienne et ce lit se remplira d’une eau brune, furieuse, capable de rouler des roches de plusieurs tonnes ! 

Furcy : le nom est connu à la Réunion. C’est celui d’un affranchi, fils d’une esclave indienne et de son maître, qui alla jusqu’à Paris, devant les tribunaux, pour contester sa condition et réclamer le statut de citoyen libre ! Il dressa contre lui la communauté des propriétaires d’esclaves. Avec le soutien des abolitionnistes, il invoqua la Déclaration des Droits de l’Homme. Il obtint gain de cause en 1843 après vingt-six années de procédure, cinq ans avant l’abolition de l’esclavage. 

Îlet Furcy est un village silencieux où les visiteurs sont rares. On y rencontre un sculpteur dont c’est aussi le lieu de naissance. Fils d’agriculteur, Gilbert Clain travaille le bois, les galets de ravine et la roche de lave sans se préoccuper de théorie, ni d’école. Il sculpte d’instinct. Artiste dans l’âme, il est allé vers la sculpture comme vers une révélation. En 1975, il abandonna son emploi de garçon de commerce pour se lancer dans l’aventure de l’art. Sa foi lui a permis de triompher de tous les obstacles, et ne l’a plus quitté. 

Les femmes sont un de ses thèmes de prédilection. En bois poli ou en pierres, elles se bousculent dans son atelier, formes rondes et généreuses, arborant un sourire aussi énigmatique que le sien. Avec ses murets ajourés faits de galets empilés et les statues de taille humaine élevées à l’entrée de son jardin fleuri, sa maison est immanquable. 

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Ce n’est pas pour me vanter, dit-il, mais je considère que ça n’est pas donné à tout le monde. Vous avez raison, c’est un peu un don. J’avais trente-quatre ans et c’était comme une force que personne ne pouvait arrêter. J’ai abandonné mon travail dans le commerce. Ma femme est devenue folle de rage, c’était normal parce qu’on avait trois enfants à nourrir et un local à payer. Mais, moi aussi, j’étais normal.

Ça m’est tombé dessus un dimanche. Le lundi, comme je ne travaillais pas, j’ai commencé à sculpter une tête. Nous habitions à Saint-Denis. Je m’étais installé dehors, devant la maison. Au bout de deux heures, quelqu’un approche. Un homme. Je croyais qu’il venait me proposer quelque chose. Mais non, au contraire ; d’un coup, il s’assied à côté de moi et me dit : 

- C’est très beau ce que vous faites… Ça y est, n’y touche plus, laisse comme ça, je le prends comme il est.

J’étais surpris. Je lui réponds : 

- Ce n’est pas à vendre, et ce n’est pas fini non plus ! 

- Non, non, qu’il me dit, si vous voulez me faire plaisir, vous me le vendez comme ça. Combien ? 

J’ai réfléchi et j’ai dit comme ça : cinquante francs ! Il est revenu dans la semaine. Tous ses collègues au travail voulaient savoir qui avait fait la sculpture. Moi, entre-temps, ça me tournait dans la tête. J’avais repris mon emploi au commerce, mais le lundi suivant, j’ai tout arrêté. Mon patron m’a dit : 

- Bon, combien veux-tu ? 

- Je ne veux pas d’argent, je veux sculpter. 

- D’accord, mais tu ne feras pas vivre ta famille avec ça. Je te propose de l’argent et tu refuses ! 

J’avais confiance. Ma femme aussi a arrêté de travailler. Pendant trois mois, j’ai sculpté. Il y avait une ravine près de chez nous. Le matin, je partais dans la ravine, je ramassais un bloc et je l’emmenais chez moi. On vivait dans trois pièces. Dans le salon, j’ai poussé les meubles et j’ai tout remplacé par mes sculptures. J’en ai mis aussi sur le chemin de la maison. Les gens venaient voir, mais personne n’achetait. Au bout de trois mois, la pièce était pleine. Ma femme se demandait si on n’allait pas crever de faim. “ Gilbert, si tu continues comme ça, on finira par manger des roches ! ” J’en pleurais des fois la nuit, mais je continuais avec un seul espoir : vivre de la sculpture. A la fin, je suis allé à la télévision. J’ai rencontré le directeur, je voulais qu’il me donne un coup de main en parlant de moi. Il m’a demandé : 

- Vous avez apporté quelque chose ? 

- Non, j’ai répondu, c’est trop lourd. 

Ils sont venus quand même et le reportage a eu beaucoup d’impact. J’ai commencé à vendre à partir de là. Au bout de trois mois, je suis devenu sculpteur…

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Quand j’ai commencé, il n’y avait rien à la Réunion, aucun enseignement artistique. Mon oncle était tailleur de pierres. Quand j’étais jeune, je le regardais faire. Comme il ne voyait plus très clair,un jour, j’ai dit à mon père : 

- Moi aussi, je peux faire ça. 

On était agriculteurs et mon père n’y a pas cru. Il m’a répondu : 

- Il n’y a que les maçons qui savent tailler. 

J’ai insisté : 

- Si, je peux. 

Et je lui ai montré. J’ai pris un ciseau et un marteau et j’ai commencé à tailler une pierre. Ça manquait un peu de précision, mais j’ai acquis ma technique de cette façon, en taillant les pierres. Quand m’est venue cette idée de sculpter, je savais comment faire. A présent, c’est moi qui initie des jeunes à la sculpture. J’enseigne dans les écoles, les collèges, les lycées. Chez moi, seule ma dernière fille a essayé. Elle a arrêté. On verra plus tard. 

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Est-ce que j’ai changé ? Je ne suis pas riche, je ne suis pas pauvre. Je vis bien. Changer, c’est difficile. Mais quand on fait un travail artistique, différent de celui de la plupart des gens, on devient très sensible. On rencontre un autre monde,intellectuel et cultivé, où l’on se sent tout petit et très fort à la fois. Je compare cela au frisson de l’amour. Un courant passe, on n’est plus soi-même. Là, c’est pareil, on est conduit par une force ! Avec elle, on peut tout surmonter. Je pense que nous ne nous dirigeons pas. Quelqu’un nous dirige... 

Au bout de trois ans de sculpture, je commençais à avoir un peu d’argent, je voulais rencontrer d’autres artistes. Je suis allé à Paris. Je prenais le métro pour aller à mes rendez-vous. Pour ne pas me tromper, je notais sur un bout de papier les directions et les changements. Un jour, j’étais debout sur le quai, cherchant mon chemin, quand quelqu’un s’est approché de moi et m’a dit : “ C’est par là. ” Puis il est parti. J’étais surpris. Je ne lui avais rien demandé, et il me donnait la bonne direction ! Plusieurs fois, ça m’est arrivé et, toujours, je me posais cette question : mais comment font-ils pour savoir où je vais ? Je crois qu’on est conduit. En sculpture, c’est pareil, maîtriser la technique ne suffit pas, il y a autre chose. Moi, quand me vient une idée, une image, je la bloque dans ma tête et je sculpte. 

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La première fois que je suis venu à Paris, une cousine de ma femme, mariée avec un métropolitain, devait venir me chercher à Orly. Mais en débarquant, personne ! Je téléphone : rien non plus ! On m’avait oublié. Je me sentais perdu, découragé. Puis j’ai pensé à la Maison de la Réunion, qui s’occupait des migrants. Je vais aux taxis, je leur demande s’ils connaissent. Non. Puis l’un d’eux vient derrière moi et me dit : 

- Montez, je vous emmène. 

Je mets mon sac dans son coffre. Il me promène dans Paris. À la fin, je m’inquiète, je lui demande : 

- Monsieur, vous connaissez la Maison de la Réunion ? 

Il me répond : 

- Non. Vous avez demandé qu’on vous emmène,je vous emmène ! 

Je regardais la ville autour de moi et je commençais à avoir peur. Je connaissais un peu de karaté, ça me rassurait. Je regardais le bonhomme devant moi en pensant : s’il n’a pas d’arme, je peux me défendre. Je cherchais un moyen de l’arrêter. Je me suis dit : je vais lui raconter que je n’ai pas d’argent. Je m’approche : 

- Monsieur,je n’ai pas beaucoup d’argent. Si vous m’emmenez trop loin, je ne pourrais pas vous payer. 

Il lève les yeux et me dit : 

- Comment ça, vous n’avez pas d’argent ? 

- Non, on devait venir me chercher à l’aéroport. 

- Vous avez combien ? 

- Cent cinquante francs. 

- Bon, je vais prendre les cent cinquante francs. Où voulez-vous que je vous dépose ? 

- À une église. 

- Quoi ? 

Il est parti jusqu’à une église, il s’est arrêté devant et, là, je l’ai payé avec… un billet de cinq cents francs ! La tête qu’il a fait ! Dans l’église, le curé était en train de dire la messe. Je me suis assis au premier rang. Il n’y avait que des vieux qui me dévisageaient. J’ai mis ma carte d’identité dans ma main. Je songeais : la seule chance qui me reste, c’est le curé. J’ai attendu. Mais, dès la messe finie, le voilà qui disparaît ! Je cours derrière lui. Il ferme la porte de la sacristie. Je la rouvre. Il me crie : 

- Qu’est-ce que vous voulez ? 

- Monsieur le curé, je suis perdu ! En tant que serviteur de Dieu, vous devez m’aider ! 

Je lui ai tout raconté. Il a téléphoné à quelqu’un. Nous avons discuté. 

- Vous êtes étranger ? 

- Je suis Français, mais de l’île de la Réunion. 

- Qu’est-ce qui vous amène ici ? 

J’ai sorti l’album des photographies de mes sculptures. Ça lui a plu. Il m’a dit de faire attention désormais avec les taxis. Mais tout s’est bien passé pour moi ensuite à Paris. J’ai pu rencontrer d’autres sculpteurs, nouer des contacts, travailler. Plus tard, je suis revenu habité en banlieue avec ma famille. Mais ma grande fille ne supportait pas d’aller à l’école le matin dans le froid et la nuit. Nous sommes rentrés à la Réunion. 

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Si ma femme réagit à mes sculptures de femmes ? Non, pas vraiment. Mais je me souviens d’une réaction comme vous dites. Celle de l’épouse du directeur d’une entreprise. Il était en poste à la Réunion. Je les avais rencontrés au vernissage d’une de mes expositions. Il voulait m’acheter une petite statue de femme, il en était tombé amoureux. Eh bien, son épouse n’a jamais voulu ! Pas question, disait-elle, pas celle-là ! Quand je lui ai demandé pourquoi, elle m’a répondu : “ Avec elle, je n’aurais plus ma place dans la maison ! ” 

Ma femme trouve que je suis fou. Quand je fais une statue, je lui demande ce qu’elle en pense, mais pour elle, ça n’a pas vraiment d’importance ; deux, trois mots, c’est tout. Je crois qu’il faut une grande sensibilité pour réagir à une sculpture. D’abord, il faut prendre le temps de regarder. C’est comme ça que la machine mentale se met en marche.   

 

A lire : L'Affaire de l'esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui, Gallimard.

Quelque 150 mille Réunionnais vivent en France métropolitaine. Un grand nombre d'entre eux sont venus dans le cadre des politiques de migration mises en œuvre à partir des années 1960.

 

 

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