Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

Amertume d'un héros

La crainte d’une part, et la récompense de l’autre feront que peu ou point manqueront à leurs engagemens.

La proposition surprendra peut-être, mais il est bon parfois de se perdre, ou d’en avoir l’impression, dans la campagne mauricienne. En quittant la ville de Pamplemousses en direction du Nord, on s’enfonce par de petites routes à travers la mer des champs de cannes à sucre qui recouvre le pays. La sensation d’être perdu ne dure jamais longtemps ; quel que soit le détour, on rejoint facilement l’axe routier principal qui mène, notamment, à la petite agglomération de Mapou - un des vieux noms créoles de la canne à sucre. Un peu avant Mapou, une route conduit sur la droite à l’ancienne propriété du gouverneur Bertrand François Mahé de la Bourdonnais, qui fut l’architecte de la colonisation française des Mascareignes. 

La demeure de maître a disparu, mais la large entrée du domaine, digne d’une entrée de château, conserve au site un caractère aristocratique. La Bourdonnais avait fait de ce domaine un terrain d’expérimentation de cultures d’arbres fruitiers, de légumes et de plantes médicinales ramenés d’Asie, d’Europe et d’Amérique du Sud, pour être acclimatés aux îles de France et de Bourbon. Devenu de nos jours une pépinière, la propriété a perpétué cette vocation. Une serre se visite à pied et un grand verger à bicyclette sous la conduite d’une jeune fille incollable sur les fruits tropicaux. Au retour, une boutique en libre-service permet de se pourvoir en fruits frais. 

Malouin, officier de marine, Bertrand François Mahé de la Bourdonnais fut nommé administrateur des îles de France et de Bourbon grâce à l’appui du contrôleur général des finances de Louis XV, Orry de Fulvy, contre l’avis des directeurs de la Compagnie des Indes orientales. Il prit son poste en 1735, à une époque où, dans l’océan Indien, sa réputation de décision n’était plus à faire. En 1724, avec des forces navales improvisées, il avait volé au secours du petit comptoir français de Mahé, assiégé par l’armée marhatte - c’est du moins la version qu’a retenue l’Histoire. 

Bizarrement, Mahé ne lui viendrait pas de cet exploit, il le tiendrait de naissance. Bref, La Bourdonnais accumula une petite fortune dans le commerce triangulaire entre les comptoirs français des Indes, les îles Mascareignes et la France. Aux Mascareignes, il fixa les bases d’une installation française durable. Les colons avaient été recrutés pour cultiver le café et ravitailler en vivres les navires de passage ; ils végétaient. N’ayant pour la plupart aucune intention de rester, ils n’avaient rien construit de solide. La Bourdonnais constate en 1735 qu’à son arrivée, il n’existe aucun bâtiment de pierres en dehors de l’habitation du gouverneur, ni aucun chemin tracé que puisse emprunter “ une carriole ”.

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Inébranlable, voyant son propre intérêt dans l’affaire, il n’eut aucun égard pour les « habitans » ; il ne tint aucun compte de leurs avis, ne chercha pas à les convaincre du bien-fondé de ses vues, mais à les contraindre par tous les moyens. Les plus récalcitrants ne cessèrent de se plaindre auprès de la compagnie des Indes dans des courriers enflammés : ils l’accusaient de trafics et d’abus en tous genres. La Bourdonnais sut se défendre.

On retrouve son caractère abrupt, autoritaire et manœuvrier dans l’affaire beaucoup plus grave de Madras. En 1746, alors que se joue une partie décisive entre Français et Anglais aux Indes, La Bourdonnais s’empare avec son escadre navale de la ville de Madras, la base principale des Anglais ; mais il la rend contre une rançon et retourne aux Mascareignes, plutôt que d’attendre et de se ranger sous la bannière de Dupleix, le gouverneur des établissements français aux Indes, qui arrive par voie de terre depuis Pondichéry à la tête d’une troupe de fantassins. Il prend le prétexte qu’étant officier de la marine royale, il obéit au roi et non à la compagnie des Indes, dont Dupleix n’est que le représentant. 

La Bourdonnais refusa obstinément de soutenir la politique indienne de Dupleix, qui réclamait le renfort des Mascareignes pour bloquer l’expansion anglaise. La perte définitive de Madras, trois ans plus tard, signifia la fin des ambitions françaises aux Indes. On sut plus tard que La Bourdonnais avait ardemment souhaité le gouvernement des Indes. Il fut accusé de trahison et embastillé à son retour en France. Il fut blanchi de cette accusation en 1752 à l’issu d’un procès retentissant. Dans cette épreuve, il reçut l’appui de Voltaire et de la rue, qui ne voyaient, ni l’un, ni l’autre, d’intérêt à l’aventure des Indes. Il mourut l’année suivante. 

En 1740, il se dit « dégouté » du climat de haine qui l’entoure aux Mascareignes. Il demande et obtient un congé. À bord du vaisseau qui le ramène en France, il prépare le grand déballage d’explications qu’on lui réclame à Versailles. Il rédige le mémoire - dont nous citons l’extrait suivant - à l’intention du contrôleur général des finances Orry. Il y résume son action pendant quatre ans et son point de vue sur la gestion future des îles. Il y exprime surtout sa déception. “ Placé moy ailleurs, Monsieur, je suis propre à plus d’une chose. S’il n’y a pas de postes vacants qui me conviennent, j’attendray, ou m’en passeray, et je me retourneray d’un autre côté. Enfin de quelque façon que ce soit, je serai toujours content si j’ai réussi à faire connoitre ma façon de penser, et que c’est avec raison que je suis dégouté de mon poste.» La troisième partie du chapitre intitulé « De l’Avenir » est consacrée aux « habitans ”. 

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“ A l’égard des habitans la Compagnie doit les conduire par un cours imperceptible et naturel à tous les objets qui peuvent lui être avantageux ; le premier et le plus noble est que les Isles se fournissent de vivres. Le second que l’on doit engager les débiteurs, par toutes sortes de voyes, à payer la Compagnie. Le troisième que, comme il y a déjà beaucoup de caffé, il est nécessaire qu’une partie des colons s’attachent à quelqu’autre culture. Le quatrième, que rien ne seroit mieux pour la sûreté des Isles, et même des comptoirs des indes, que de donner aux créoles un air de flibuste et de bravoure. Le cinquième, qu’il ne faut jamais négliger la poursuite des noirs marrons. 

1er. Pour engager les habitans à cultiver assez de vivres pour la consommation des Isles le plus sûr moyen est de donner dans les magasins la préférence aux billets de vivres par dessus les autres denrées. C’est au chef à régler ces sortes de choses suivant les temps et l’exigence des cas. 

2e. J’ai déjà dit à la Compagnie les moyens de faire payer les habitans. Le plus sûr est de convenir avec eux l’un après l’autre de ce qu’ils peuvent payer par année ; ce qui est d’autant plus facile que, si quelqu’un ne vouloit pas entrer en composition, la Compagnie est en droit de lui vendre son habitation ; et un ou deux exemples de sévérités frappés sur les plus entêtés rendroient tous les autres traitables. Et pour les sommes convenües pour chaqu’année, il faut prendre des billets de change ; et si quelqu’un manque de payer, le faire arrêter. D’un autre côté accorder un escompte à ceux qui tiendroient parolle. La crainte d’une part, et la récompense de l’autre feront que peu ou point manqueront à leurs engagemens, d’autant qu’il ne faut rien exiger d’eux qui ne soit beaucoup au dessous de leurs facultés. Par ce moyen le colon n’aura point à se plaindre, et la Compagnie sera payée en quatre à cinq ans à l’Isle de Bourbon, et en dix ou douze à celle de France, excepté les dettes verreuses. Je répondois de la réussite de cette opération, si les premiers arrangemens sont pris par un habile homme qui connoisse le local et exécute ensuite avec fermeté. 

3e.Il me paroist plus difficile de réduire une partie des habitans à quitter la culture du caffé pour s’attacher à un autre projet ; ce n’est que l’apparence d’un gain sur qui puisse les y déterminer, mais il faut si bien le proportionner qu’on ne les mettent pas dans le cas d’abandonner les autres denrées. Il n’y a que le coton et l’indigo sur quoi l’on puisse compter. 

4e. La difficulté est encore plus grande d’inspirer aux créoles des sentimens de bravoure et d’intrépidité. Pour y réussir il faut commencer par détruire un préjugé qui est que les habitans mettent tout en usage pour être dispensés de prendre les armes et de venir aux recrües, et ceux qui ne peuvent avoir ce privilège sont regardés comme des hommes de la lie du peuple. Pour détruire ce préjugé pernicieux, il faudroit une ordonnance du Roy, qui marquât en détail les obligations des habitans, et qui ne dispensât personne des recrües générales. Ceux qui ont été les plus porteurs de commissions d’officiers, et les employés, y peuvent venir comme officiers réformés ; mais sous quelque prétexte que ce soit, il faut qu’ils y viennent. D’ailleurs la Compagnie, et surtout le gouverneur, doit chercher tous les moyens pour exciter l’émulation entr’eux. Les distinctions et l’intérêt d’un côté, et la mortification de l’autre sont des ressorts capables de mouvoir les hommes les plus indifférens, surtout s’ils sont mis en usage par une bonne main. L’ouvrage est de longue haleine, même dispendieux, mais il est d’un prix inestimable pour l’honneur et l’avantage de la nation dans cette partie du monde où nos habitans, se  multipliant beaucoup, peuvent devenir un jour d’une grande ressource pour nous défendre, et même pour attaquer nos ennemis. 

5e. Pour détruire les marons de l’Isle de France, il faut continuer à garder le tour de l’Isle avec nos troupes, et les faire chasser dans le bois par nos noirs fidèles. À Bourbon il faut former une maréchaussée de soixante hommes payés par la Commune, qui étant des hommes choisis et ne faisant point autre chose, parviendront à connoitre parfaitement l’intérieur de l’Isle et détruiront sûrement les marons, et retiendront les autres noirs qui pourroient avoir des dispositions à le devenir, tant qu’ils verront une garde aussi régulière. 

C’est icy, je crois, le moment de vous faire penser que rien ne seroit plus utile aux isles qu’un collège pour élever la jeunesse, lui apprendre à lire, à écrire et même le latin, et surtout les mathématiques. Un couvent d’orfelines ne seroit pas moins à désirer pour l’éducation des filles. Ces principaux soins sont dignes de la Compagnie. Elle pourroit même les pousser jusqu’à procurer aux colonies des ouvriers publics de toute espèce, et après avoir pensé à l’utile on pourroit songer à l’agréable. Des maîtres d’armes, de danse et de musique y trouveroient à vivre, surtout s’il y avoit des maisons où l’on put réunir la jeunesse. ” 


Bertrand François Mahé de La Bourdonnais (1699-1753). Né à Saint-Malo, il fut gouverneur des îles de France et de Bourbon de 1735 à 1740, puis de 1741 à 1746.

Le rôle de La Bourdonnais dans le combat de Mahé fut contesté par d’autres officiers, dont le chevalier de Pardaillan.

Le Mémoire des Isles de France et de Bourbon de La Bourdonnais a été publié par l’historien réunionnais Albert Lougnon.


 



La route des épices

Un monde parallèle nous colle à la peau