Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

La défaite de Nyaminyami

Et au passage d’un cap, c’est l’apothéose : un éléphant se dirige vers l’eau de son pesant et gracieux.

Quel drôle d’effet cela dû leur faire l’eau monter, se répandre et tout envahir ! Les manières sauvages avaient l’habitude de s’abreuver aux eaux brunes du large Zambèze qui s’écoulait, tourbillonnant, dans l’entrelacs désordonné de ses bancs de sable. Pour les éléphants, les fauves, les antilopes, les zèbres, les singes, les porcépics, les lézards, les serpents, pour tout le peuple de la brousse, ce fut d’abord, devant cette épreuve subite, la surprise, puis l’inquiétude, et enfin la panique chez ceux qui se retrouvèrent prisonniers des hauteurs transformées en les dont le surface rétrécissait chaque jour. 

De nombreux animaux ont péri lorsque les hommes, ayant achevé le barrage fermant les gorges de Kariba, ont décidé d’inonder la vallée de Gwembe en 1958. Au nord-ouest du Zimbabwe, à quelque cent-cinquante kilomètres en avant des chutes de Victoria, le Zambèze s’y étalait alors, formant la frontière de la Rhodésie du Sud (devenu Zimbabwe en 1980) et de la Rhodésie du Nord (l’actuelle Zambie). de part et d’autre longé par des chaînes montagneuses. Un transbordement, en radeaux et en barques, fut engagé à la fin de 1959 pour en sauver un maximum de la noyade. l’opération Noah (Noé) transporta six mille animaux en sûreté, toutes espèces confondues. Sur la hauteur la plus élevée de ce qui est devenue aujourd’hui la ville de Kariba, devant l’un des plus beaux points de vue sur le lac, elle est commémorée par une stèle qui fait le compte de ce sauvetage épique.

Les plaintes des tribus Batonkas (ou Tongas), dont les villages parsemaient les rives du Zambèze depuis des siècles, n’eurent pas autant d’échos à l’époque. Lors de la création du lac, cinquante-sept mille d’entre eux furent déplacés, transplantés et dispersés à une centaine de kilomètres à la ronde. Ils invoquèrent Nyaminyami, le dieu du fleuve mi-poisson, mi-serpent, afin qu’il les protège et détruise le barrage. Obligés d’abandonner leurs maisons et leurs tombes, ils emportèrent avec eux des troncs d’arbre qui, pensaient-ils, renfermaient les esprits de leurs ancêtres fondateurs des clans. Ce contact magique avec l’origine était au fondement de leurs croyances et de leur organisation sociale. Les traditions n’ont pas résisté. Leur dispersion est résumée dans la salle d’information qui domine le barrage triomphant. 

C’est un simple témoignage. Car le passé est la passé. On ne voit d’ailleurs nulle part de photos du Zambèze avant. Le lac a bientôt quarante ans et seuls les vieux peuvent encore se souvenir. La vue donne maintenant sur une vaste étendue d’eau entourée de montagnes qui est l’œuvre à la fois des hommes et de la nature recomposée. L’inondation de la vallée de Gwembe a donné naissance à une véritable mer intérieure, un immense lac artificiel tout en longueur, bordé par les flancs plissés des montagnes de brousse. Tellement grand que, vu de Kariba, il se perd dans le lointain invisible. C’est un paysage d’une tranquillité infinie. De labeur aussi pour les pêcheurs d’un minuscule poisson, le kapenta, qui partent chaque soir au couchant sur d’étranges barges à flotteurs emportant de grands filets circulaires.

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Rempli entre 1958 et 1963, le lac de Kariba est l’un des plus grands lacs artificiels du monde. Il couvre cinq mille kilomètres carrés. De Kariba, l’agglomération principale voisine du barrage, au village de Mlibizi qui marque son extrémité inférieure, il s’étire sur deux cent quatre-vingt kilomètres. Il mesure trente-deux kilomètres dans sa partie la plus large. Ses profondeurs moyennes, qui s’échelonnent de vingt à cinquante mètres, plongent jusqu’à cent vingt mètres à son point le plus bas. 

Son rivage déchiqueté épouse les formes de la montagne, pénétrant parfois assez profondément à l’intérieur, mais il a laissé intact, au pied de ces montagnes, quelques grandes portions de la plaine qui existait auparavant. Des îles émergent dont le nombre et la superficie changent en fonction du niveau du lac alimenté par le Zambèze et sept de ses affluents, et bien entendu par les pluies. Après plusieurs années de sécheresse, les fortes pluies de la dernière saison humide ont remonté la surface de plus de quatre mètres entre janvier et mars. Au plus fort de la saison chaude, septembre et octobre, la température peut dépasser quarante degrés. 

Le lac de Kariba recouvre une région autrefois sauvage, reculée et difficile d’accès. Celle des aventures du mythique explorateur David Livingston, parti en quête des profondeurs de l’Afrique. Elle est aujourd’hui reliée par la route et par l’avion. C’est l’une des principales attractions du Zimbabwe. Un site touristique vanté avec raison pour son cadre, un immense lac de brousse, et pour ses safaris qui permettent d’approcher les animaux sauvages. Agrippé aux collines, Kariba, qui était à l’origine le hameau des constructeurs du barrage, a pris des airs de petite riviera lacustre avec ses lodges, ses hôtels, ses villas et ses marinas d’où partent les house-boat, résidences flottantes à étages et à terrasse qui donnent une grande liberté de mouvement pour caboter le long des rives. 

Mais tout est calme, aéré, reposant. Peu troublé en fait par l’activité humaine concentrée surtout dans la partie supérieure du lac, près du barrage. Un temps bouleversée, la nature a repris ses droits sous le contrôle, à distance, des hommes. Des périmètres protégés ont été créés. 

Le parc national de Matusadona, dont l’accès est autorisé, offre des conditions rêvées pour observer les animaux dans leur existence quotidienne. Sur la rive opposée à Kariba, on l’atteint par bateau en quarante minutes. Des lodges confortables, blottis dans la brousse, permettent de résider sur place ou à proximité immédiate. Le game se fait par bateau, en tout-terrain et à pied. Trois formes complémentaires de safaris. L’approche des animaux en canot est bien sûr la plus originale. Elle offre des spectacles toujours intéressants, riches de souvenirs, qui confinent parfois au ravissement. 

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“ Appelez-moi Map, ce sera plus simple. ” Map est l’un des guides zimbabwéens du Fothergill safari lodge. Ce lodge, un des mieux situés, occupe une petite partie de l’île Fothergill - du nom du principal artisan de l’opération Noah - voisine de la réserve de Matusadona. Ses rivages boueux sont habités, comme partout autour du lac, par des crocodiles solitaires qui glissent dans l’eau silencieusement à l’approche des canots. Par des familles d’hippopotames soupçonneux dont les yeux globuleux, au ras de la surface, observent les alentours comme des périscopes de sous-marin. Et par de nombreux oiseaux : les aigles pêcheurs blanc et noir s’envolent avec une lenteur calculée, pleine de majesté, pour surveiller les eaux du lac. Les animaux ne quittent jamais le rivage proche et tout au plus verra-t-on passer devant son bungalow un monitor lézard, reptile d’un bon mètre de long à la démarche chaloupée, tirant sa langue en forme de Y.

Le tour de l’île, c’est le premier safari en canot que proposent les guides comme Map. Une entrée en matière avant de mettre le cap sur le continent dont la rive forestière se découpe au loin. La navigation est délicate à l’approche de cette côte à cause des arbres morts qui l’environnent. Ils sont nombreux mais n’émergent pas tous de l’eau. Ces spectres sont pour la plupart des restes de mopanis nus, blancs, durcis par le temps. 

Sur cette rive, on croise un peuple d’oiseaux mélangés de toutes tailles et de toutes formes : hérons, cormorans, ibis, poules d’eau… près de quatre cents espèces d’oiseaux sont répertoriées autour du lac. Mais on y vient surtout avec l’espoir de voir les grands mammifères sortir du bois pour étancher leur soif. Poussant le canot à petits coups de moteur, le guide longe la côte. Et au passage d’un cap, c’est l’apothéose : un éléphant se dirige vers l’eau de son pas pesant et gracieux. Le guide coupe le moteur. Ils sont deux, battant les grands pavillons de leurs oreilles, la trompe droite pour aspirer l’eau. Ils boivent ensuite, la tête relevée, comme on boit à la bouteille. Le guide approche l’embarcation à dix mètres. Indifférents, les éléphants arrachent l’herbe boueuse avec leur trompe et la secoue dans l’eau avant de la porter à leur bouche. Plus loin, derrière des arbres morts, on aperçoit un house boat dont les passagers, sur la terrasse, observent la scène à la jumelle. 

On peut multiplier les descriptions de ce genre au lac de Kariba. Au crépuscule, un soleil rouge, rond et net en rajoute en colorant tout - la rive, les animaux, les arbres… - d’une variation de bruns et d’ocres. Les éléphants sont visibles presque quotidiennement. Les lions viennent fréquemment aussi. Les zèbres, toujours à l’affût, restent davantage à l’intérieur des terres. On les découvre au petit jour en suivant, à pied et en colonne, un guide armé d’un fusil (“Je ne m’en suis jamais servi, mais on ne sait jamais ”).

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Sur l’eau, la vie de la brousse se surprend mieux encore en remontant la rivière Sanyati. Cet affluent du Zambèze, qui pénètre la chaîne de Matusadona, a été submergé par le lac sur environ neuf kilomètres de profondeur. Entre les flancs montagneux, le hors-bord fend un miroir liquide reflétant le ciel et les collines. A flanc de coteau, une couple d’éléphants dépouille un arbrisseau de ses feuilles, un éléphanteau à ses pieds. Plus loin, le canot fait fuir une troupe de petits singes blancs à museau noir et dresser la tête d’un lézard monitor. Par prudence, des impalas s’éloignent en grimpant la colline. Le guide pointe un doigt vers une cavité dans la roche sur l’autre rive : “ C’est la tanière d’un léopard. ” Il arrête le canot à distance d’un arbre. Sur une branche perche un aigle pêcheur attentif. “ Ce doit être un bon coin pour la pêche ” en conclut le guide. 

Le lac a provoqué des changements écologiques considérables, mais sans conséquence irréparable pour la faune qui s’est adaptée. En détruisant la forêt de brousse entourant le fleuve Zambèze et les bancs de sable qui apparaissaient à la saison sèche, il a créé aussi de nouveaux habitats, le plus significatif étant l’extension d’un rivage neuf où se mélangent des herbes terrestres et aquatiques. De nombreux oiseaux nidifient sur les arbres morts plantés dans l’eau qui leur servent de postes d’observation pour repérer les poissons. Certains ont modifié leurs habitudes alimentaires.

Mammifères, reptiles ou oiseaux, l’essentiel des espèces présentes avant la formation du lac est toujours là. Un bilan réalisé en 1963, dans la foulée de l’opération Noah, avait compté dix espèces disparues au lendemain du remplissage du lac. Toutes sont revenues depuis. 

Les implantations touristiques, qui restent mesurées, offrent des opportunités pour approcher de très près la nature restée sauvage malgré sa transformation artificielle. Au point qu’on peut se demander si les animaux ont oublié, eux, l’ancien fleuve Zambèze. Régulièrement, des éléphants se jettent à l’eau et nagent sur de grandes distances à la recherche de rives incertaines. Quelques-uns atteignent même les abords de Kariba. D’autres se noient en chemin. Il n’existe aucune explication assurée de ce phénomène. Certains pensent que les éléphants continuent de suivre à travers le lac une des routes millénaires de leurs migrations. Quarante ans, c’est si peu pour une mémoire d’éléphant.

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“ Il y a deux piques de capture des kapenta : septembre et avril. Septembre surtout. On les retrouve en 1999, mais à des niveaux nettement inférieurs à ceux des années précédentes. ” Le regard inquiet dans un visage de marin rond, buriné et barbu, M. D. Campbell, le directeur de la pêcherie Irvin and Jones, étale les graphiques annuels de prise des quatre dernières années. “ On ne sait pas pourquoi. Une étude est en cours pour trouver une explication. Ce que nous craignons, c’est que cette réduction de la population des kapenta soit liée à l’introduction d’espèces nouvelles dans le lac qui auraient rompu la chaîne alimentaire habituelle, et qu’elle soit durable. ”

Il est huit heures du matin et les premières des douze plate-formes de pêche de l’entreprise, de retour de leur expédition nocturne, filet relevé, accostent et déchargent des cageots remplis de petits poissons argentés. Les kapenta sont non seulement la richesse nutritive du lac de Kariba, mais aussi sa principale richesse économique. Importés de Tanzanie, ils furent introduit dans le lac en 1967, du côté zambien, dans le cadre d’un programme alimentaire. Pour des raisons encore inconnues, ils ont migré dans la partie sud, zimbabwéenne, du lac au grand dam des autorités zambiennes. Leur pêche fut autorisée deux ans plus tard. Cuisinés en friture, ils forment une base alimentaire dont tous les Zimbabwéens sont friands. 

Leur pêche fait vivre plusieurs centaines de familles (entre pêches industrielle et artisanale, le nombre d’embarcations des deux côtés de la frontière est estimé entre trois cents et cinq cents). Entre vingt mille et trente mille tonnes de kapenta étaient capturées chaque année. Si la tendance actuelle se poursuit, le volume des prises s’annoncent sensiblement inférieur en 1999. 

La pêche au kapenta s’effectue de nuit. Au moyen d’une lampe fixée au-dessus d’un filet circulaire qu’on descend à quarante mètres de profondeur. La lumière attire les poissons qui sont ramassés avec le filet et déversés dans des cageots. L’opération se répète jusqu’au petit matin guidée, dans les flottes industrielles dispersées à travers le lac, par un bateau pilote qui localise au radar les bancs de kapenta. Les barges emportent deux à trois hommes chacune. 

Le poisson-tigre est l’autre grand amateur de kapenta du lac. C’est un poisson de taille moyenne, à la dentelure acérée, extrêmement vif et agressif. Le poisson-tigre fait l’objet, tous les ans au mois d’octobre, d’un spectaculaire rassemblement de pêche sportive. Le concours attire des centaines de pêcheurs expérimentés qui se débattent pendant des heures avec ce poisson féroce, qui reste dangereux pour ses morsures jusque sur le pont des yachts sportifs. 

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D’un côté, le lac dont on pourrait presque toucher la surface de la main. De l’autre, une chute vertigineuse. Au delà, le Zambèze reprend son cours normal entre les gorges de Kariba. On l’oublie en se promenant sur le lac, mais cette mer artificielle repose sur un mur géant, long de six cent dix-sept mètres, haut de cent vingt-huit mètres, épais de treize à vingt-quatre mètres. Un mur sur lequel passe la route reliant le Zimbabwe à la Zambie.

Construit entre 1956 et 1960 au temps où la Rhodésie du Sud, la Rhodésie du Nord et le Nyasaland (actuel Malawi) formaient une fédération sous l’égide de la Couronne britannique, le barrage de Kariba est aujourd’hui partagé entre le Zimbabwe et la Zambie. La frontière, une borne blanche, marque l’exact milieu de la courbe.

La barrage alimente deux centrales hydro-électriques d’une puissance de six cents mégawatts chacune. Il fournit quarante pour cent de l’électricité du Zimbabwe. Sa construction par une entreprise italienne, dans des conditions difficiles, a coûté la vie à quatre-vingt six hommes, Africains et Italiens. L’église Santa Barbara, construite à Kariba par les ouvriers italiens, honorent leur mémoire. La plupart sont morts de maladie, cependant l’effondrement d’une plate-forme, le 17 février 1959, fit dix-sept victimes.

Deux crues exceptionnelles du Zambèze occasionnèrent des dégâts considérables au chantier. Elles obligèrent à relever la hauteur du barrage. En mars 1957, le niveau du Zambèze s’éleva de vingt mètres dans les gorges de Kariba. Cette crue fut jugée à l’époque la plus importante du siècle. Mais dix mois plus tard, au début de 1958, l’eau du fleuve monta encore plus haut, couvrant entièrement l’édifice pratiquement achevé. 

Pour les Tongas, ces crues étaient la réponse de Nyaminyami, le dieu du Zambère à tête de poisson et au corps de serpent, à leurs prières pour la destruction du barrage. Selon une autre légende, Nyaminyami, furieux d’être séparé de son épouse par le barrage, rumine sa colère et attends toujours de pouvoir l’abattre.

 

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