Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

Cap sur l'Atlantique

Dunes blanches, mer sombre aux reflets d’argent, falaises et horizons plats, vent vigoureux : nul doute que les Hollandais ont retrouvé ici des sensations des rives de la mer du Nord. 

“ Welcome to Lamberts bay ”. À la hauteur des premières maisons, le panneau d’information touristique - une carte entourée d’adresses et de photographies bleuies décolorées - est placé devant l’entrée du cimetière, en bord de route sous un abri de béton nu. Une forme d’aveu. À deux cents kilomètres (à vol d'oiseau) au nord du Cap, le port de pêche de Lamberts Bay s’ouvre au tourisme en tâtonnant, sans grande conviction et sans joie. Les Afrikaners, qui forment le gros de la population, ont le moral au plus bas. Dans la gravité, la froideur ou la simple tristesse de leurs regards, on lit sans peine que le présent les afflige et que l’avenir les préoccupe. La pêche va mal. Le rand, la monnaie nationale, a plongé. Et dans ce théâtre en afrikaan, les employés noirs, autre cause, devenue inavouable, du malaise, sont comme des figurants muets dont le silence même continue d’accuser. La petite agglomération de briques brunes, à l’industrie vieillie, rude à la tâche, vit repliée sur elle-même à l’écart des routes balnéaires de la région du Cap. Elle se dévoile presqu’à contrecœur, dirait-on.

Moins de monde, moins d’artifices. Le charme distant d’une mer grise, froide, houleuse, qu’accompagne un rivage mélancolique de dunes blanches coiffées d’herbes ébouriffées par le vent. Le paysage épuré du sandveld, savane de sable, vaste plat pays broussailleux où frappe la singularité de fermes isolées, retirées sur la plaine. Ce sont les marques de la West Coast, la côte atlantique de l’Afrique du Sud que se partagent les hommes et les oiseaux de mer jusqu’aux confins du désert septentrional namibien. Une succession de longues plages rectilignes de sable blanc, de baies et de falaises. 

Le fynbos, une végétation courte et moutonnée où s’enchevêtrent tous les verts, du plus clair au plus foncé, couvre l’arrière-pays. À la sortie de l’hiver austral, dès les premières pluies, mi-août, cette nappe s’illumine de fleurs multicolores. Le paysage en est transfiguré en quelques jours. Il devient bigarré d’immenses motifs de couleurs vives, dessinant la géographie d’un monde de fleurs. Des étendues rouges, oranges et jaunes se propagent sur la plaine et les collines. Des rivières et des îles bleues, violettes et blanches se taillent des passages et des territoires dans les continents de tons chauds. Des millions de pâquerettes donnent au paysage cet air de gaieté extraordinaire qui dure plusieurs semaines. Elles ne sont pas seules ; des fleurs de toutes espèces, de toutes formes et de toutes couleurs, jaillissent en même temps à travers le pays. Au Namaqualand, dans l’intérieur des terres, la savane flamboie littéralement. 

Chaque année, les citadins du Cap ne manqueraient pour rien au monde la fulgurante coloration du fynbos, signe de l’arrivée du printemps. Ils se déplacent en masse pour assister au spectacle. En particulier pour voir s’ouvrir les Proteas géants (Protea cynaroides), la reine des fleurs, dit-on là-bas. Elle n’est pas loin d’évoquer un gros artichaut peint, le cœur blanc ou jaune cerclé d’écailles roses effilées. Son diamètre peut dépasser trente centimètres ! Cette fleur est un emblème de l’Afrique du Sud. 

L’enchantement de la nature était-il éclos quand les premières familles d’émigrants hollandais apparurent, entassés dans de lourds chariots couverts tirés par des bœufs ? Eux, qui chérissaient les fleurs, durent être éblouis. Le littoral le moins connu de la pointe australe africaine fut l’une des premières terres de peuplement afrikaner. Dans chaque agglomération, un musée ne manque jamais de le rappeler. Le petit musée de Lamberts Bay conserve une Bible hollandaise vieille de plus de trois cents ans. Ces lieux de mémoire, anciens repères de l’identité blanche, ont pris dans la nouvelle Afrique du Sud une finalité touristique. Ils racontent l’œuvre impressionnante, partout visible, des adeptes des églises réformées de Luther et de Calvin, qui abandonnèrent les horreurs du Vieux Monde au carrefour des XVIIe et XVIIIe siècles en quête d’une terre promise, envoyés par les marchands d’Amsterdam et d’Anvers de la Compagnie unifiée des Indes néerlandaises pour établir la domination hollandaise sur la route des Indes. 

À la tête d’une centaine d’hommes, Jan Van Riebeek bâtit le premier établissement du Cap en 1652. Déjà fixée à Batavia (Djakarta), la compagnie consolide par cette implantation la route commerciale des épices dont elle a ravi la maîtrise aux Portugais. Aux expatriés de Hollande, d’Allemagne et de Scandinavie se joignent en 1688 des huguenots français fuyant les persécutions consécutives à la révocation de l’Édit de Nantes. Pétris de foi, sûrs de leur droit, convaincus de leur devoir, impatients d’agir, les nouveaux venus commencent par s’approprier les terres situées au nord de l’établissement du Cap. Ils repoussent les San, chasseurs et cueilleurs aux mœurs préhistoriques, et les pasteurs nomades Khoekhoen et leur bétail, qui peuplent le pays. Ils refoulent les troupeaux d’éléphants. La faune sauvage s’enfuit devant eux . Ils se dispersent à travers l’immensité pour recréer un monde neuf de propriétés agricoles aussi vastes que des comtés de la vieille Europe. Ils abandonnent leur passé européen en s’enfonçant toujours plus avant dans les terres ; à leur manière, ils deviennent sauvages. 

Aujourd’hui encore, l’atmosphère d’éloignement reste prenante. Les routes croisent de très belles fermes aux murs blancs, à l’abri sous des bosquets d’arbres, silencieuses dans de vastes étendues cultivées. Certains corps de bâtiment ont un fronton dentelé ou orné de volutes, à l’ancienne mode coloniale hollandaise. Quand le soir tombe, leurs lumières espacées épinglent l’obscurité bleutée. Dunes blanches, mer sombre aux reflets d’argent, falaises et horizons plats, vent vigoureux : nul doute que les Hollandais ont retrouvé ici des sensations des rives de la mer du Nord. 

Les ports de chalutiers, avec leurs forêts de mâts et d’antennes, et les conserveries de poissons et de langoustes, qui, dos tourné à l’Afrique, ponctuent la côte sans l’envahir, donnent au pays une étrangeté supplémentaire. Sur les quais, patrons de pêche blancs et matelots noirs… À l’embouchure de la Jakkalsvlei (la rivière des chacals, animal disparu depuis longtemps de ces parages), on découvre Lamberts Bay au son des grincements des chalutiers à l’ancre. La baie termine une terre plate de sable et de buissons, dévoilant les crêtes du massif montagneux du Cederberg à l’horizon. Au port des navires traînent d’énormes tuyaux flottants enroulés : les pêcheurs de diamants aspirent les fonds marins plus au nord, autour de Doring Bay et Strandfontein, à la recherche des gemmes charriés par les rivières. 

Un jour de novembre 1497, les quatre caravelles du capitaine Vasco de Gama, ouvrant la route maritime des Indes, durent pointer leurs mâtures dans cette eau où les avaient transportées le grand courant et les vents de l’Atlantique Sud. Mais les Portugais n’abordèrent pas ici, ils continuèrent leur chemin. Ils furent sans doute les premiers Européens à rencontrer le fou du Cap : dix ans plus tôt, Bartelomeo Dias, qui les avait précédés à cette latitude en longeant la côte africaine, était passé au mois de décembre ; les oiseaux avaient repris leur envol vers la haute mer. Comme le fou de Bassan, son double de l'Atlantique Nord, le fou du Cap n'aborde la terre que pour se reproduire. 

Avec les floraisons de printemps, les oiseaux sont une seconde magie de la côte atlantique. Lamberts Bay possède une île à guano, une de ces îles rocheuses étonnantes où se concentrent invariablement des milliers d’oiseaux marins. L’île aux Oiseaux (Voëleiland en afrikaan) est en particulier l’un des six lieux de reproduction du fou du Cap, une espèce propre à l’Afrique australe. L’amas de roches émerge à une centaine de mètres de la côte. On s’y rend à pied par la jetée. Ce qui est unique, fait-on valoir à Lamberts Bay : des îles d’oiseaux de la côte atlantique, elle est la seule qui soit à la portée de tous. Entre cent et cent cinquante tonnes de guano sont récupérées chaque année comme fertilisant agricole. Un très bruyant et lucratif mystère de l’éternel retour. 

Malgré l’odeur et le vacarme, le site mérite deux visites : une dans la journée pour contempler la scène dans le détail, l’autre au couchant pour admirer les rochers colorés d’or luisant et les nuées d’oiseaux se détachant sur le soleil finissant et le ciel mauve. Le spectacle atteint son paroxysme à la période de la ponte de septembre à novembre. Les espèces se repèrent avec la complicité d’une petite brochure. 

Blanc de corps, le bout des ailes noir, le bien nommé fou du Cap est en perpétuelle effervescence, une attraction à lui seul. Son long cou élastique devient jaune en arrivant à la tête. Fardé de noir, son regard sévère dirige un bec droit et effilé. Les fous se pressent sur la partie centrale de l’île dans un tumulte de cris et de battements d’ailes ; entre caresses et coups de bec rageurs, leur frénésie est sans repos. Leur va-et-vient est incessant entre ciel et terre. Ils planent au-dessus de l’îlot.

D’un noir brillant, de plus petite taille, les cormorans du Cap, autre espèce de l’Atlantique Sud, sont perchés, innombrables et groupés, sur les rochers alentours, l’air de perdants philosophes. Un organisme régional de protection de l’environnement, Cape nature conservation, a pris cet îlot très exposé sous son aile. Il attache un soin particulier à la sauvegarde d’une petite colonie de manchots du Cap. Ce petit manchot, au plumage gris et noir bariolé de blanc, mesure à peine soixante centimètres de haut. On le voit se dandiner à travers la foule volatile, imiter les autres en battant des ailes… Il est lui aussi endémique à la côte australe africaine, mais risque l’extinction (estimée à plus d’un million en 1930, la population des manchots du Cap ne seraient plus que cinquante mille aujourd'hui). À l’entrée de l’île aux Oiseaux, un graphique atteint le point zéro en 2025 ! 

L’homme est le premier responsable de cette hécatombe. En enlevant le guano des rochers, il a détruit l’habitat du manchot qui creusait son nid dans l’épaisse couche des déjections d’oiseaux ; moins enfouis, ses nids sont devenus beaucoup plus vulnérables aux attaques de son principal prédateur, le goéland. La sur-pêche des sardines, qui le prive de nourriture, et la hausse de la température de la mer sont d'autres périls menaçant la survie du manchot du Cap. Des canalisations de béton ont été enfoncées dans le sol pour lui servir de nids et protéger ses œufs. Les goélands pullulent autour des entrées de ces tuyaux.

Fous blancs dominateurs, cormorans noirs soumis, petits manchots désemparés : comment ne pas voir dans ce théâtre d’oiseaux un pastiche de la réalité sud-africaine ? Les manchots incarnent les Khoisan, le premier peuple de l’Afrique australe, ancêtre des boshimans, les hommes de la brousse, éliminés de leur espace vital par les afflux successifs de Bantous, de Zoulous et d’Européens. De nombreuses peintures rupestres attestent de l’ancienneté de cette présence. Leurs datations s’échelonnent d’environ 25 000 ans avant J.-C. jusqu’à l’invasion hollandaise. Certaines peintures représentent des navires européens avec leurs voilures.

Le terme khoisan fut inventé au XIXe siècle par un anthropologue allemand qui rapprocha les mots Khoikhoi (ou Khoekhoen) et San. Bien qu’ayant des modes de vie différents, les Khoekhoen et les San partageaient des traits asiatiques et semblaient apparentés. Khoekhoen signifie « personne » dans la langue des Nama, leur principal groupe. San est le pluriel de Sa, autre terme nama qui désigne les chasseurs cueilleurs. Les Khoekhoen furent décimés au XVIIIe siècle par la variole transmise par les Européens. Devant la poussée des migrations afrikaners, les treks, les San reculèrent vers les déserts de Namibie et du Kalahari (les premières colonnes d'Afrikaners quittent la région du Cap pour l'intérieur des terres en 1690 ; le Grand Trek, la migration massive qui colonisera tout le pays, s'étale de 1835 à 1838). Leurs descendants sont aujourd’hui les ultimes laissés-pour-compte de l’Afrique du Sud. Vivant misérablement, ils errent encore parfois par familles entières, minés par l’alcool, allant d’un domaine agricole à un autre à la recherche d’un peu de travail et d’un coin où monter leurs huttes. On en croisera aucun sur l’actuelle West Coast. Leur petite taille aussi fait penser à eux en voyant les manchots tailler péniblement leur chemin dans la foule des oiseaux.

Au total, deux cent cinquante-huit espèces d’oiseaux sont répertoriées dans les seuls environs de Lamberts Bay et d’Elands Bay, village côtier situé, au sud, au bout d’une plage rectiligne de vingt kilomètres de long, butant contre une falaise. Les oiseaux sont partout. Un autre exemple, au lieu-dit Vanputtenvlei, sur la route de Graafwater, l’agglomération noire où Lamberts Bay recrute ses employés. Au creux d’une vallée miniature, au bord d’un ruisseau, une colonie de cardinaux rouges a tissé ses nids rebondis au sommet de roseaux secs qui se balancent mollement aux courants d’air. De la taille d’un moineau, ces oiseaux ont le poitrail écarlate, les ailes et le tour du bec noirs. Ils sautillent d’une tige à l’autre. Hormis leur bavardage, tout est silencieux. 

Au pied de la falaise d’Elands Bay, quelques maisons entourent un étang étiré envahi de joncs. C’est l’embouchure d’une petit rivière, la Verlorenvlei. Des dômes majestueux d’un blanc pur émergent de la végétation sablonneuse des alentours. Une vague gauche fait la réputation d’Elands Bay chez les surfeurs qui peuplent l’unique hôtel du village en toute saison. À Baboon Point, pointe rocheuse dominée par la falaise, se dresse une imposante conserverie de langoustes. Des babouins vivent cachés dans les hauteurs de l’escarpement. L’étang de la Verlorenvlei attire de nombreux oiseaux. On y repère facilement à son plumage noir, son bec et ses pattes rouges, une autre célébrité de la côte atlantique : l’huîtrier noir d’Afrique.

Le cœur de la West Coast est un peu plus au sud, sur une excroissance terrestre d’une vingtaine de kilomètres carrés, sans nom particulier ; on parle seulement de Grand Vredenburg, du nom de la principale agglomération, pour désigner la partie nord. C’est une région de collines vertes, très douces, qui se tapissent de fleurs multicolores d’août à octobre. Le jaune et l’orange dominent, saupoudrés de touches bleues, blanches, etc. Quand vient la saison, de Veldriff au nord à Yzerfontein au sud, on ne parle que de fleurs. Douze cents espèces, dont quatre-vingts endémiques à la West Coast, se pressent sur les collines. À pied ou en vélo, pour apprécier au mieux le paysage digne d’une toile de Monet, on remonte les sentiers dos au soleil afin de faire face aux corolles tournées vers la lumière. Des industries s’insèrent sans trouble dans ce pays de fleurs. À vingt kilomètres de distance, le contraste est saisissant entre Paternoster, paisible village en bord de mer, et le port industriel de Saldanha. 

Paternoster, Saldanha, Santa Helena, Columbine… Ici commence véritablement l'ancienne route des Indes, ces noms portugais enracinés en terre afrikaner en sont le premier jalon. C’est ici, en baie de Sainte-Hélène précisément, que les quatre caravelles de Vasco de Gama parties de Lisbonne jetèrent leurs ancres après cinq mois de navigation dans l’Atlantique. 

Le plus époustouflant, c’est qu’elles surgirent de l’immensité marine pour toucher terre exactement où le grand capitaine l’avait souhaité, au-dessus du cap de Bonne-Espérance, alors qu’on ignorait tout avant lui de cette route à travers l’océan, ses vents, ses courants, sa longueur. Un coup de maître. Rares furent les explorations maritimes du temps des découvertes ayant atteint leur but dès la première tentative. Vasco de Gama cherchait dans l’Atlantique Sud la route du fameux cap des Tempêtes (que le roi Manuel baptisera Cap de Bonne-Espérance). Avant lui, la côte d’Afrique n’avait été reconnue qu’en cabotant ; une entreprise débutée quatre-vingt-deux ans auparavant ! 

Dix ans avant Vasco de Gama, le premier navigateur à passer dans l’océan Indien, Bartolomeo Dias, avait manqué à l’aller le promontoire du cap, passant trop au large ; il ne l’avait repéré qu’à son retour, collé au rivage. Dias avait planté un padrao (colonne aux armes du Portugal surmontée d'une croix) à un kilomètre environ en avant du cap. Vasco de Gama est le premier à tenter et réussir l’exploit d’aller saisir, au large du Brésil, le courant et les vents qui ramènent vers le sud de l’Afrique. Vers l’actuelle West Coast où ces noms de lieux laissés par les Portugais sont le sceau d’un courage insensé, proche du fanatisme, que ni les Hollandais, ni les Anglais n’ont eu le cœur d’effacer.

Les pieds dans les pâquerettes, prenons le point de vue d’un Sa courant avec son arc et ses flèches ou d’un Khoekhoen gardant son troupeau. Ici se produit cette chose inconcevable pour eux, qui ignorent jusqu’à la pirogue : quatre énormes villages flottants, peuplés par des hommes blancs, barbus, hirsutes, aux yeux farouches ! La scène, on le sait par des témoins, se déroule en baie de Sainte-Hélène le 7 novembre 1497 - la floraison des pâquerettes est terminée, mais la saison des amours volatiles bat son plein. Dans ce golfe, Vasco de Gama a mis à l’ancre les quatre navires de sa flotte, malmenés par cinq mois de navigation dans l’océan Atlantique. Il les prépare à vaincre les eaux tumultueuses des caps de Bonne-Espérance et Agulhas, extrémités du continent africain où s’affrontent l’Atlantique et l’océan Indien. 

Dias avait rebroussé chemin parce que son équipage à bout de force était effrayé à l’idée d’atteindre le bord du monde… Les hommes croyaient que la terre était plate. Rien de semblable chez Gama qui voit tout avec les yeux d’un conquérant, héritier d’une longue expérience. Avec lui, près d’un siècle d’explorations maritimes et terrestres trouve son aboutissement. Il a quitté Lisbonne le 8 juillet 1497. Il franchit le cap de Bonne-Espérance le 22 novembre et atteindra Calicut, au sud de l’Inde, le 20 mai 1498, réalisant la première liaison maritime entre l’Europe et les Indes, un des actes fondateurs de la mondialisation qui s’achève aujourd’hui. 

Des relations de ce voyage, la meilleure est celle d’Alvaro Velho, qui naviguait sur le San Rafaël commandé par le frère de Vasco, Paulo de Gama. Les Portugais sont dans une baie qu’ils baptisent Santa Helena pour une raison restée inconnue. Ils restent huit jours à ce mouillage, réparant les navires, rassemblant du bois et des vivres. À terre, ils rencontrent les Khoisan. “ En ce pays, il y a des hommes basanés qui ne vivent que de loups marins, de baleines, de chair de gazelle et de racines de végétaux. Ils se vêtent de peaux et portent une manière de gaine à leurs parties naturelles. Leurs armes sont des bâtons d'olivier sauvage auxquels ils ajustent des cornes passées au feu ” rapporte Alvaro Velho. Au début, la curiosité l’emporte d’un côté comme de l’autre. Mais les indigènes ne connaissent pas les échantillons d’épices - but commercial de l’expédition de Vasco de Gama - qu’on leur montre. Ils n’intéressent pas davantage les Portugais. La méfiance reprend ses droits. Une querelle éclate. Des coups sont échangés. Vasco de Gama et plusieurs matelots sont blessés (sur d’éventuelles victimes khoisan, Velho ne dit rien). Pressés de repartir, les Portugais lèvent l’ancre le 16 novembre. 

Aux colonnes de repérage érigées par Dias, dont celle du cap de Bonne-Espérance, Vasco de Gama ajoute une quatrième colonne en « Baie des Bouviers », l’actuelle Mossel bay sur l’océan Indien, où des Khoisan font paître leur troupeau. Les Khoisan détruisirent sans doute ces padroes dont quelques fragments seulement ont été retrouvés. 

Dans le sillage des Portugais arrivent bientôt des Hollandais, des Danois, des Français, des Anglais, et d’autres encore, eux-mêmes pourchassés par les pirates enfuis des Caraïbes. Tous reprennent des forces dans les courbes de la West Coast allant de Lamberts Bay jusqu’au proche voisinage du cap de Bonne-Espérance. Chacun se méfie des autres. Parfois ils s’entretuent, parfois ils se saluent et s’invitent à leurs bords. Pour plus d’un capitaine, la route des Indes débuta, à l’ancre dans l’un de ces mouillages, par le bris du sceau d’un ordre de mission confidentiel, gardé sous clef depuis l’Europe, lui dévoilant les ressorts cachés de son voyage jusqu’aux Indes. Devant de tels fous, les Khoisan s’inquiètent à juste titre... Les Français songeront à s’installer, mais ce seront finalement les Hollandais qui se décideront les premiers.

Paternoster, quelques maisons blanches au bord d’un rivage calme, est l’image même de la plénitude. Ce nom de « Notre Père » viendrait des rescapés d’un naufrage qui édifièrent une petite chapelle pour louer Dieu de les avoir sauvés. Toute proche, la réserve naturelle du cap Columbine est un haut lieu des floraisons de printemps.

Antonio de Saldanha, qui baptise la plus spacieuse et la mieux protégée des baies de la West Coast, est l’un de ces capitaines du XVIe siècle qui bâtirent l’empire portugais d’Orient. Il est immortalisé par une statue à l’un des grands carrefours de Lisbonne. La « baie de Saldaigne » pour les Français. Saldanha est le premier port industriel de la région. Ce fut un port baleinier. A l’entrée de la ville, un os frontal de cétacé, dressé vers le ciel, continue de faire office de signature. Sordide relique ; l’Afrique du Sud a suspendu la chasse à la baleine. La pointe où se concentre l’activité portuaire et industrielle sépare les eaux émeraudes, violemment tourmentées, de l’Atlantique de celles, bleues nuit, à peine striées par le vent, de la baie. Se profilent les étraves de cargos rangés le long d’un quai démesuré partant de la rive opposée. On y charge du minerai de fer provenant de l’intérieur du pays. Très loin, sur cette rive, une aciérie s’aperçoit, seule au milieu du paysage nu, ses tubulures rutilantes sous le soleil.

Couvert de villas, l’autre flanc de la baie offre un visage tout différent, balnéaire et résidentiel. Langebaan est au bord d’une profonde échancrure de la côte, dont l’entrée a la largeur d’un petit détroit, et qui finit en lagune et dessine une presqu’île s’achevant en promontoire en face de la cité. Un canon de baleinier devant la mairie est son unique monument. L’immense plage de Langebaan est au contact de l’océan qui lui envoie un vent vif et strident. Le sable est emporté au ras du sol et ses nuées en lambeaux filant entre les jambes évoquent la fuite éperdue d’une foule infinie de spectres. Dans la continuité de la plage, les résidences s’étagent sur une rive escarpée surplombant l’eau bleue nuit, un peu comme sur certaines îles grecques. C’est non loin de Langebaan qu’un squelette Sa vieux de cent vingt mille ans a été découvert. 

Sur la presqu’île s’étend un site au charme enveloppant : le West Coast national park. « Attention aux tortues traversant la chaussée », préviennent des écriteaux. Sur ce tissu de verdure, des autruches vont de leur pas prudent, un petit animal à fourrure - un dassie ? - bondit entre les fourrés, une chapelle isolée regarde la lagune immobile. Quelques rares demeures blanches, qu’on devine splendides, se dissimulent derrière des bosquets d’arbres. On peut pénétrer à l’intérieur de l’une d’elles au domaine de Geelbeck, édifié en 1860, où l’administration du parc a ses bureaux. Près du domaine, une allée de planches sur pilotis traverse un marécage jusqu’à un observatoire d’oiseaux. On est assis devant une ouverture latérale à la hauteur des yeux. L’abri masque la proximité des hommes. Un petit échassier, le corcoli, est le plus familier du plan d’eau, miroir du ciel. À distance, des flamands roses se penchent sur l’eau. 

Plus haut sur la presqu’île, quelques voiliers et des maisons flottantes reposent sur une eau turquoise scintillant au soleil. Dans cette partie rétrécie de la presqu’île, la face atlantique est toute proche. Le vent et des lames bouillonnantes montent à l’assaut de la plage et des rochers de granit. L’épave brunie d’un cargo brisé apporte une touche fantomatique à ce tableau peuplé de goélands, de mouettes et de cormorans. La paix et le tourment : deux décors d’une égale beauté.

Le retour au monde civilisé conduit à Yzerfontein à l’extrémité sud du parc. Cette petite agglomération, abondamment fleurie au printemps, offre d’excellents points de vue sur la côte avec, s’élevant à l’horizon, la Montagne de la Table, au sommet plat, comme tronqué, dominant la ville du Cap. Elle possède en particulier un point d’observation des baleines, des orques et des cachalots qui viennent se prélasser dans sa baie. Tout est expliqué sur un panneau d’information (un autre de ces panoramas existe à Saldanha, North Bay). 

Les baleines sont les invitées surprises, inespérées, d’un voyage sur la côte atlantique. Elles s’en approchent pendant leur période de reproduction, de juillet à septembre. A la vue de photographies impressionnantes prises sur place, on imagine l’émotion que doit produire le spectacle prodigieux d’une baleine bondissant hors de l’eau. Le rituel de ce monument vivant est à la gloire de l’Atlantique et de sa nature dépouillée et sauvage, un message inoubliable.

 

 

À la mémoire du dodo inconnu

Seringueros