Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

Capricorne

“ N’y allez pas pas !, prie le guide resté en bas, brusquement sur ses gardes. C’est le tombeau des femmes, il est fady pour les hommes. Si vous approchez, on risque un sort ! ”

Sur la plage d'Anakao, un tintement de cloche détourne parfois de leurs songes cataleptiques les vahaza (les étrangers) affalés, admirant le scintillement des premières étoiles dans l’outremer violacé du ciel, la dernière lueur du jour rougissant la mer et ses reflets ambrés sur les façades des paillotes et les flancs des innombrables pirogues alignées sur le sable. Une messe à cette heure ? - Il y a une église à Anakao, un grand bloc de béton délavé marqué d’une croix… Mais personne ne réagit au son de cloche. Comme chaque soir, les familles vezo discutent, assemblées devant leurs maisons ; les femmes sont assises sur des nattes, les hommes appuyés aux pirogues ; des enfants se poursuivent sur le sable. Teinté du noir de l’espace, le bleu du ciel se retire comme la note finale d’une musique céleste. Une symphonie du silence que la clochette d’Émilie, l’épicière, vient rythmer d’un écho cristallin. 

Car c’est elle qui sonne, derrière le comptoir ouvert sur la nuit, éclairé par une ampoule, de sa boutique de planches. Elle annonce le début d’une séance de vidéo-cinéma derrière l’« épi bar », au pied d’un arbre. Des groupes se rapprochent. Derrière l’entrée, une toile fixée par des ficelles, un premier hurlement retentit : sur l’écran, des dinosaures sont en train de se battre. Magnétoscope et téléviseur sont posés sur une table, face à des bancs où sont assis des enfants sages, muets, attentifs. Le halo du téléviseur éclaire leurs visages concentrés et dévoile leurs parents, debout derrière eux, sous l’arbre. 

Anakao, qu’on atteint en pirogue à moteur à partir de Toliara (Tuléar) en deux heures de temps à travers un large golfe, a les attraits d’un point de chute où poser son bagage quelques jours. L’éloignement relatif. La sensation d’un contact véritable, même s’il est monnayé, avec les villageois. La vision des pirogues à balanciers, voiles carrées tendues, partant pour la pêche. Les maisons traditionnelles de branches et de feuillages aux palissades de piquets plantés dans le sol. Le sable blond sur des kilomètres, l’île Nosy Ve en perspective. La lande désertique, derrière la plage, dévoilant l’amorce d’une forêt sèche. Le dégradé du lagon, du vert de menthe transparent du rivage au bleu obscur des eaux du récif corallien. Le soleil impérial, les nuits poudrées d’or et d’argent. 

Dans la mosaïque ethnique malgache, les Vezo sont rattachés aux Sakalava, qui occupent l’essentiel de l’Ouest de la Grande Île. Ils sont établis au sud-ouest sur la côte du canal de Mozambique. Ils forment avec les Masikoro, autre branche sakalava vivant dans l’arrière-pays, un couple dont les relations furent parfois difficiles : ils sont pêcheurs, les Masikoro sont éleveurs. Tous, suppose-t-on, sont issus, comme nombre d’autres peuples de Madagascar, de l’Insulinde et ont migré vers l’Afrique à une période mal définie et pour des causes inconnues. Cette odyssée des origines reste le grand mystère du peuplement malgache. La rencontre de l’Afrique et de l’Asie ne s’est produite, avec une telle intensité, qu’à Madagascar. Dans l’île s’est forgée une société dont l’originalité a épousé, comme un appel du destin, la singularité de cette terre restée autonome et vierge depuis le temps des grandes fractures terrestres qui l’avaient séparée du continent africain. 

Il n’existe aucune preuve absolue de cette migration, mais de nombreux indices la font reconnaître pour acquise, comme les similitudes de langues, d’habitats, d’outils, de coutumes, etc. Le balancier stabilisant la pirogue est un perfectionnement nautique originaire du Sud-Est asiatique, il était inconnu de l’Afrique. Certains historiens font remonter les débuts du flux migratoire à la seconde moitié du premier millénaire chrétien. Les Musulmans qui sillonnaient l'océan indien nommaient waq-waq les populations de l'insulinde. Un récit de voyages datant du milieu du Xe siècle, connu sous le nom de Livre des Merveilles de l'Inde, rapporte qu'une immense flotille de waq-waq aurait été vue par un marchand arabe sur la côte est-africaine. L'hypothèse se fonde également sur l’étude comparée des langues de part et d’autre de l’océan Indien. Le flux se serait prolongé jusqu’au XVe siècle, expliquant la physionomie asiatique préservée des Merina, habitants des hauts plateaux centraux malgaches, qui ont fini par unifier le pays. L’aventure est possible. Dès l’Antiquité, des relations maritimes suivies étaient établies entre l’Arabie, l’Inde et la Chine. Les Malais auraient été les premiers à accomplir la totalité du trajet. Cependant, un doute subsistera toujours : aucune des innombrables légendes, si vivantes, de l’imaginaire malgache ne fait mention d’un grand voyage originel…

Anakao semble avoir été de tout temps une des plus grandes concentrations vezo. Sandy, un jeune pêcheur, parle de cinq cents pirogues. C’est un lieu historique : s’y établit au début du XVIe siècle un des tout premiers contacts de Madagascar avec les Européens. A la suite du premier voyage aux Indes de Vasco de Gama en 1498, Diego Dias découvrit la Grande Île autour de 1500. Il la nomma Sao Laurenço (Saint Laurent). Les premiers naufrages de caravelles eurent sans doute lieu sur les récifs d’Anakao et de Toliara, à l’époque un autre important village sur la rive opposée du golfe - Tolear of Tullea indique une carte hollandaise du XVIIe siècle. Devant Anakao, l’île Nosy Ve devint vite une escale habituelle des Européens. À distance de la côte, elle constituait un point de rencontre pratique et rassurant pour troquer de la bimbeloterie contre des vivres. L’habitude devenant la règle, vers le milieu du XIXe siècle, elle devint un petit comptoir commercial français. 

Les choses se gâtèrent quand, en vertu du traité de protectorat signé en 1885 avec la royauté merina, les Français annexèrent l’île pour y construire une vice-résidence régionale et des entrepôts. Ignoré par l’accord, le roi des Masikoro et des Vezo, Tompomanana, entra dans une profonde colère dans son fief de Miary. Il menaça de lancer contre Nosy Ve les centaines de pirogues d’Anakao. Deux campagnes militaires furent nécessaires aux Merina, soutenus par la France, pour lui faire comprendre que les temps avaient changé. Descendue à pied des hauts plateaux en 1889, la première expédition finit à la côte en lambeaux, rongée par la maladie, et dut rebrousser chemin. Transportée l’année suivante sur des navires français, la seconde expédition installa ses canons (français) sur Nosy Ve, pointés vers Anakao. Les Vezo virent de loin quelques-unes de leurs cases et de leurs pirogues voler en éclats. Cela leur suffit. La troupe se retira et les Vezo reprirent leurs pêches. Un gouverneur et une garnison merina prirent quartier au grand village de Toliara où les Français, maîtres du pays en 1896, décideront de construire une ville, devenue la capitale du grand Sud malgache. 

Anakao désigne en fait deux villages. À une demi-heure en forêt, sur la piste reliant Anakao par voie de terre, un bourg masikoro vit à l’écart, comme un frère dissimulé. Personne ne s’y arrête plus depuis que l’ancienne route côtière a été coupée en baie de Saint-Augustin. Le détour est à présent trop considérable. L’essentiel du transport du ravitaillement et des passagers pour Anakao se fait par mer en pirogue à partir de Toliara. Seuls les Vezo en profitent et s’ouvrent à la modernité avec le tourisme, à l’image de l’hôtel Safari Vezo, belle demeure de bois suivie d’une vingtaine de bungalows, qui prolonge le village ; à l’image aussi de l’inévitable club de plongée sous-marine, et, plus récemment, des séances de video-cinéma d’Émilie. 

« Avant 1994, il n’y avait pas de télé à Anakao, dit-elle. Les pêcheurs logent les touristes, les nourrissent, font des excursions avec eux. Leur association reçoit de chaque client une participation qui sert à des achats collectifs. » Des résidences en dur ont fait leur apparition, en bord de mer, de part et d’autre du village. « Ce sont des vahaza qui font construire, répond Émilie. Les pêcheurs ont vendu leurs terrains. Tout est vendu maintenant, à part les habitations et le cimetière. »

D’ici, la rive opposée du golfe n’est qu’un trait blanc horizontal dans les bleus confondus de la mer et du ciel. Toliara est invisible. Écrasée de soleil, la capitale du Sud malgache suffoque sur une morne plaine de rocailles, qui s’élève ensuite en un massif pesant aux sommets rabotés, au calcaire blanc recuit piqué de buissons verts, ressemblant de loin à une moisissure de fromage. Un paysage typique de sierra. Soixante mille habitants y vivent au rythme harassant du Tropique du Capricorne, qui passe à moins de vingt kilomètres au sud ; à peine rafraîchis à l’aube, calfeutrés au zénith, ne reprenant vie que dans l’air tiédi du crépuscule. Toliara est la récompense d’une route longue (neuf cent quarante-sept kilomètres) et difficile, descendue de la capitale Antananarivo, épousant le chemin de la première expédition désastreuse des Merina. Une autre Nationale 7, construite elle aussi par les Français. La route, ici, d’un soleil de châtiment. 

Passé le chaos de faubourgs miteux et affairés, la ville a conservé le quadrillage de la Tuléar coloniale, avec ses anciens noms français de rues, de places, d’avenues et de boulevards. La pauvreté s’est abattue sur cette trame comme une maladie. On la sent installée en terre conquise. Quelques villas décaties du front de mer symbolisent le rêve brisé de beauté de cette Riviera des antipodes qui ne fait plus face qu’à une grève boueuse.  

Au cœur de la cité, les colonnades peintes en rouge et jaune pâle de la rue du marché sont une des rares touches de neuf. Reposant sur de hauts trottoirs, elles couvrent les bazars et les bijouteries des commerçants karana, musulmans de filiation indienne gujarati. Ces marchands vivent au-dessus de leurs boutiques, les jalousies des terrasses de leurs appartements, dans l’ombre desquelles se tiennent leurs femmes observant la rue, baissées à la manière de moucharabiehs. La prospérité sait se faire discrète. 

On peut goûter un passe-temps des coloniaux en parcourant à cheval, au petit matin, la longue plage de la Batterie, au nord de la ville. Jadis symbole décrié d’exploitation coloniale, les pousses-pousses aussi sont restés. Ils sont le moyen le plus pratique de circuler en ville et les tireurs de pousse-pousse défendent âprement leur gagne-pain. 

En quittant le centre-ville, très vite le long des rues et des avenues, des maisonnettes de planches s’insèrent entre les constructions de briques et de béton. Elles annoncent les longs prolongements urbains improvisés - de cabanes, de paillotes, de masures de torchis, d’abris de fortune, d’ateliers de petits artisans récupérateurs, où se distinguent les étroites bicoques des épi-bars (« épi bar » est marqué à la craie au-dessus des comptoirs). Dans ces voies de terre qui continuent les rues de la ville vaque une petite foule aux pieds nus qui déambule, s’agglutine autour des épi-bars, ou qu’on aperçoit endormie dans l’intérieur des cases. Quelques enfants tendent la main, l’air de jouer, sans tout comprendre encore. Les rues finissent dans la campagne. 

Certains jours, Toliara est battue par un vent du sud qui ramène, avec l’odeur du large, des nuages de sable. La lassitude de la ville prend alors la consistance de cette poussière qui jette un voile jaune sur l’azur du ciel, complice du soleil blanc pour vider les rues. Aux heures incandescentes, la ville se réfugie derrière ses volets clos. Place du marché, les pousses-pousses sont rassemblés, brancards au sol, sous la voûte d’un vieux tamarinier dont les branches étendues retombent en bras protecteurs. Leurs tireurs somnolent en travers des sièges sous cette ombre. De l’autre côté de l’arbre sont assis sur des chaises les chauffeurs des taxis qui laissent pareillement s’écouler les heures mortes en regardant cuire au soleil leurs Renault 4 et 5. 

Parmi les rares manifestations de vie, on trouve les marchandes de coquillages et de statuettes mahafaly du boulevard Galliéni, qui profitent des ombres minces des palmiers du terre-plein central du boulevard pour se reposer, adossées aux troncs. Leurs éventaires s’étalent à la jonction du front de mer, le boulevard Lyautey. Malgré la touffeur, l’heure n’est pas mauvaise pour examiner tranquillement une curiosité vraiment surprenante : les œufs fossiles de l’oiseau géant de Madagascar, l’aepyornis. Ces œufs-là sont reconstitués à partir de fragments de coquilles soudés avec de la résine. Mais les proportions et les poids des véritables œufs - jusqu’à douze kilos ! - sont respectés. 

Autruche colossale, l’aepyornis pointait son bec à quelque trois ou quatre mètres de hauteur. Les derniers spécimens sont supposés avoir survécu jusqu’au XVe siècle, réfugiés dans l’extrême sud de Madagascar, autour de Faux Cap. C’est dans cette enclave collée à la mer qu’on retrouve le plus souvent leurs œufs fossiles. Le destin de l’aepyornis se rapproche de celui du dodo des Mascareignes. Avec cette différence que les Européens n’ont pas eu le temps de l’achever : il était éteint avant leur arrivée, chassé par les tribus malgaches, privé de ressources par l’extension du peuplement humain. Et contrairement au dodo, des squelettes et de nombreux œufs d’aepyornis ont été retrouvés. 

Malgré l’interdiction officielle de leurs ramassage et commerce, ces fossiles extraordinaires font l’objet d’un trafic. En 1999, trois cent quinze œufs étaient saisis dans un conteneur par les douaniers du port du Havre. Les plus rares et convoités contiennent un embryon. Ils se négocient, dit-on, jusqu’à vingt mille euros auprès de riches collectionneurs ! C’est la seconde mort de l’aepyornis, dont on peut craindre qu’il ne restera bientôt aucune trace.

Au marché des coquillages, les copies à partir de bris de coquilles sont vendues entre vingt et trente euros. Les marchandes plaident leur affaire sans embarras, avec virulence. L’une d’elles s’est levée ; elle s’écrie : “ Non, ça n’est pas interdit ! Il n’y a rien à l’intérieur ! C’est seulement décoratif ! ” Les paléontologues malgaches mettent en doute jusqu’à l’authenticité de ces fragments de coquilles, sans doute pour décourager d’éventuels acheteurs. Mieux vaut surtout réfléchir aux désagréments du passage en douane, à l’aéroport d’Ivato à Antananarivo… Il en va de même des gros coquillages pêchés vivants, les plus beaux. A Toliara, de magnifiques coques zébrées de nautiles, à l’intérieur nacré étincelant sous le soleil, semblent à peine sorties de la mer, débarrassées de leurs mollusques, essuyées et séchées.

Toliara reprend vie après quinze heures dans la chaleur et la lumière apaisées. Autour du marché couvert, le long des rues adjacentes, des baraques de planches contiguës soulèvent leurs auvents, dévoilant des quartiers de viande pendus à des crochets, de petits tas de fruits et de légumes répartis sur des nattes, des sacs de riz entassés et, sur des étagères, du sucre, du sel, de l’huile, du lait en poudre et des cubes de savon. 

D’autres échoppes s’étirant en chapelet regorgent de vêtements, de chaussures, de sandales, de chapeaux, de lunettes teintées, de jouets de plastique, de bibelots ; ou encore de dentifrices, de brosses à dents, de cosmétiques, de crucifix, de chromos de la Vierge, de tout un tas de babioles clinquantes. Un coin de cette pieuvre commerciale est réservé aux cassettes de musique, aux radios-cassettes, aux appareils électriques en tout genre. En bout de chaîne, le réseau entasse des pneus et fournit des pièces détachées pour vélos, cyclomoteurs, automobiles, etc. Ni allégresse, ni joie dans les échanges : le bric-à-brac d’un marché de survie où chaque dépense est une inquiétude. Au crépuscule, des chandelles, des torches électriques, des ampoules nues, des lampes-tempête sont allumées. Le marché devient semé de faisceaux et de points lumineux. Tant qu’on y voit, le marchandage continue. La foule se retire à la nuit noire complète. Tout se referme et s’éteint. 

De rares éclairages subsistent dans les rues désertes, maigres lumières de réverbères en état,  fenêtres d’habitations dispersées ici et là… Un seul halo coloré troue franchement l’obscurité, accompagné de rythmes cadençant la nuit : celui du Zaza Club, boulevard Lyautey, un dancing où des filles nippées, peinturlurées, viennent chaque soir poser, s’amuser et se vendre, gagnant en une nuit ce que leurs parents peinent à ramener en un mois. Les « filles légères », les appelle-t-on à Madagascar. Leurs clients sont tous vahaza. Chacune espère trouver celui qui la fera partir d’ici ; rien de nouveau sous le soleil de minuit... Pour emporter les couples, les tireurs de pousses-pousses attendent, jusqu’à la fermeture, à la lisière de cette lumière.

Autour de Toliara, la région est d’abord connue pour son coton, dont les champs occupent une partie des abords fertiles de la rivière Fiherenana. Cette route conduit à Miary où, non loin du lit de la rivière, apparaît, entouré d’un muret, un banian (en malgache, fihamy) fantastique, aussi large qu’un boqueteau ! Quelle qu’en soit l’approche, esthétique, botanique ou religieuse, le merveilleux est au rendez-vous du bois sacré de Miary. Assemblage indifférencié de branches et de racines, cette immense sculpture née de la terre est modelée dans un bois clair, nu et poli, à l’aspect d’ivoire jaune. Un unique banian, dont les branches vieillies, en tombant, ont fait souche et étendu progressivement leur emprise, compose ce lieu d’invocations et de prières, ombragé comme une cathédrale et vénéré comme un temple. D’où vient-il et combien de siècles a-t-il fallu pour le rendre aussi considérable ? Le banian est un arbre d’origine asiatique ; fut-il amené par les migrants venus de l’autre bord de l’océan Indien ? 

Cet arbre est le tony, le protecteur, de Miary. C’est un tombeau. La légende le dit né et nourri de la vie d’une jeune fille sacrifiée aux dieux pour dévier du village les eaux en crue de la rivière Fiherenana. Il y a sûrement un fait réel derrière ce mythe. Le Fiherenana a effectivement changé son cours dans l’histoire ; auparavant, il s’appelait Maninday, il était la cause d’inondations dévastatrices et meurtrières à chaque saison des pluies. Le sacrifice se serait produit au XVIIIe siècle après que le roi des Masikoro eut rassemblé les devins du pays pour conjurer cette menace. Pour détourner le cours du fleuve, dirent les devins, il fallait qu’une jeune vierge fut enterrée vivante au milieu de plantes diverses, dont des graines de fihamy. Au début, tout le monde refusa ; le roi n’obligea personne ; un clan finit par amener une de ses filles. Le fleuve a changé de cours, ce qui n’a pas empêché les crues, ni les inondations, qui balaient les digues construites en amont de Miary. 

La légende dit qu’un serpent love au cœur de la souche originelle du fihamy : un autre symbole de renaissance. On recherche les faveurs des esprits de l’arbre et de la jeune fille. A l’intérieur du tronc fendu de l’arbre primaire, déchiré en son milieu par le poids de sa ramure comme par la foudre, des offrandes - bougies fondues, rhum, nourriture - s’accumulent dans des assiettes, des verres, des fonds de bouteilles en plastique, des coques de noix de coco. Aucun oiseau, jamais, dans ces branches. Le bois est silencieux. Le sol blond sablonneux, constellé d’ombres et d’éclats de lumières, n’est souillé par aucune feuille. Une vieille femme à la blouse élimée, les cheveux couverts d’un chiffon, y veille en permanence, un balai de brindilles à la main. Elle reçoit de chaque visiteur en ayant les moyens une obole pour cet entretien pieux et méticuleux. Il y a aussi le mythe du fanany : un serpent monstrueux naît et grandit dans la rivière. Adulte, il profite des crues pour rejoindre la mer. L’image désigne sans doute la rivière elle-même, mais des témoins affirment l’avoir vu ! 

Miary était le siège de la royauté masikoro et vezo. À quelque distance du village, les tombeaux royaux reposent sous la protection d’une forêt d’euphorbes, appelés très justement « arbres-pieuvres » pour leurs longues tentacules bardées de pointes. Dans la famille nombreuse des plantes armées du désert, ces arbres (Didierea madagascariensis) sont uniques, ils ne se rencontrent que dans le Sud de Madagascar. Ils vivent de l’eau des rosées et sont moins méchants qu’il n’y paraît. Dès les premières pluies, aussi maigres fussent-elles, de petites feuilles rondes dodues d’un vert tendre poussent entre les alignements d’épines comme de minuscules oreilles. Elles composent avec ces piquants un curieux mélange de douceur et de dureté. Cette source naturelle de fantasmagorie forme comme une défense autour de l’enceinte mortuaire. 

Le cimetière royal est un vaste quadrilatère de murs grossiers de pierres plates empilées, s’élevant à plus de deux mètres. On y grimpe pour voir à l’intérieur. Sur les sépultures ont été rassemblés des objets ayant appartenu aux défunts : verres, assiettes, poteries, etc. Tout est cassé ; pour prévenir les vols, paraît-il. Ici repose en particulier Tampomanana, qui menaça d’envoyer les pirogues d’Anakao contre les Français de Nosy Ve. Plus loin sous les euphorbes, on aperçoit un autre mur identique... “ N’y allez pas ! prie le guide resté en bas, brusquement sur ses gardes. C’est le tombeau des femmes, il est fady (tabou) pour les hommes. Si vous approchez trop près, on risque un sort ! Venez ! ”

À une vingtaine de kilomètres au nord de Toliara, Ifaty est un important bourg vezo, implant à la hauteur d’une passe dans la barrière de corail. Il est un peu le pendant d’Anakao, de l’autre côté du golfe, mais dispose de plus d’espace pour étaler sur des dunes rebondies ses ruelles de paillotes . On y croise quelques Européens. 

Les taxis de Toliara n’ont pas le droit de transporter de voyageurs en dehors de la ville. À la hauteur des dernières cahutes, Bertin s’arrête pour décrocher et cacher son enseigne. L’ancienne route de Morombe, qui conduit à Ifaty en longeant la mer, n’est plus qu’un ruban de sable creusé d’ornières. Elle fait penser au lit asséché d’une rivière. La Renault 4 s’enfonce plusieurs fois, soulevant et laissant retomber des nuées jaunes en patinant. Des hameaux désolés, misérables, se succèdent en bord de piste. Ils font face au lagon, joyau à l’uni et au brillant de glace teintée, d’un bleu sombre mordoré, qui reflète assombris le ciel et ses nuages ; des pirogues fendent cette soie liquide en sculptant des plis. 

Ifaty baptise une plage ininterrompue sur des dizaines de kilomètres, ponctuée d’autres villages et de quelques hébergements hôteliers très espacés, et déserts. Le lieu doit sa réputation au récif que redoutaient tant les navigateurs, et contre lequel nombre d’entre eux brisèrent leurs navires et laissèrent leurs vies. La nuit, ils prenaient les coraux blancs pour des reflets de la lune sur la mer. 

Ces « hauts fonds », comme les désignent les chroniques des XVIe et XVIIe siècles, sont devenus des sites remarquables de plongée sous-marine - soulignons qu’aucune épave n’est localisée au niveau d’Ifaty. “ La grande barrière de corail se classe, en dimension, derrière celle d’Australie et elle est intacte ! La passe d’Ifaty est très renommée. Et ce n’est pas le seul attrait de la région. Je reçois aussi des passionnés d’oiseaux, de papillons et de flore, qui s’intéressent aux nombreuses espèces endémiques de la région ” assure le directeur - français - d’un hôtel tourné vers l’horizon de la mer qui semble attendre ses clients comme le fort du désert des Tartares attendait ses ennemis... 

La mosaïque forestière couvrant l’arrière-pays annonce des immensités inconnues sur des centaines de kilomètres. Une partie seulement fait l’objet d’excursions à pied et en véhicule tout-terrain. Un tour derrière Ifaty permet déjà d’approcher, dans la foule des arbres, les baobabs, les rois de la forêt sèche malgache. Ils s’élèvent en colonnes, droites ou torsadées, ou en forme de grosses cruches ; deux baobabs jumeaux sont enlacés. Leurs écorces ont des reflets cuivrés et prennent en vieillissant un gris et des replis de peau d’éléphant. Ils produisent de grandes fleurs blanches à l’aspect fripé de soie brute. On dit que certains vivent mille ans. A la fin de leur vie, les géants s’effondrent sous leur propre poids, révélant l’intérieur creux et vide de leurs troncs. 

Dans cette balade, on toque aussi le fameux balza dont le bois léger et solide sert à la construction de vraies pirogues - et pas seulement de maquettes. C’est loin dans cette forêt que vivent les Mikea, peuplade tirant sa subsistance d’un tubercule gorgé d’eau et de la chasse à la sarbacane et au piège. Les Mikea nourrissent depuis l’époque coloniale un fantasme d’explorateurs, qui perdure aujourd’hui, pénible et ridicule. Ils font partie des premières populations de Madagascar, regroupées sous le nom générique de vazimba et dont on ignore l’origine, Afrique ou Asie. Leur destin rappelle celui des San d’Afrique australe. Les colonisations africaine, malaise et européenne les ont repoussés jusque dans les profondeurs les plus reculées de la forêt (hea veut dire forêt). Avant la venue des Blancs, ils fournissaient en miel les rois sakalava. Fuyant la colonisation, une partie a préféré rester à l’état le plus sauvage. À Toliara, le petit musée des arts et traditions populaires du Sud malgache en dit quelques mots. Il expose un de leurs masques rituels, creusé dans une pièce de bois : deux carrés pour les yeux, un rectangle pour la bouche, des rubans torsadés de raphia pour chevelure. Art brut, farouche, effrayant.

À Toliara, dans un restaurant du front de mer, on consomme un romazava accompagné de riz, le regard braqué sur un crocodile naturalisé de plus de trois mètres de long posé sur une table. Tous deux, le riz et le crocodile, sont nés dans la même vallée, au bord de l’Onilahy, un des plus grands fleuves de Madagascar, alimenté en partie par des eaux descendues du massif de l’Isalo. Les eaux boueuses de l’Onilahy finissent leur course en baie de Saint-Augustin, à une trentaine de kilomètres au sud de Toliara, presque sous le Tropique du Capricorne. Pour s’y rendre, on emprunte de rudes pistes caillouteuses. Sur cette terre pousse une forêt de brousse dense et profonde. Un arbuste trapu, d’où pendent des gousses, recouvre le massif épais que percent les méandres ensablés de l’Onilahy. Près du fleuve, des arbres brillent au soleil comme s’ils étaient peints en argent ou en or. 

L’embouchure de l’Onilahy enferme une eau calme et trompeuse, infestée de requins. Elle forme avec les caps de pierre aride qui l’enserrent un cercle parfait à l’abri du vent, dont le nom sonne comme un secret de pirates, ce qu’il fut : la baie de Saint-Augustin ! On mesure l’intérêt tactique de cette baie sur le chemin d’Anakao. Les pirogues passent au large en traversant le golfe sur lequel elle débouche. Même à cette distance pas trop lointaine, l’ouverture est malaisée à déceler : elle se fond dans la ligne des falaises. Au croisement des XVIIe et XVIIIe siècles, les navires forbans masqués par les caps y guettaient dans le canal de Mozambique les bateaux de commerce allant ou revenant des Indes, bourrés à craquer de marchandises.

La baie de Saint-Augustin apparaît très tôt dans les chroniques de la route des Indes. Les premiers explorateurs portugais en firent rapidement la découverte. Il s’agit du premier mouillage de valeur, remarquablement protégé, sur ce trajet. Un important village s’étendait, et s’étend toujours, sur la rive nord, la plus large, de l’embouchure du fleuve . Comme aujourd’hui sans doute, Vezo et Masikoro profitaient ensemble des ressources de la petite pêche, de l’élevage caprin et de la culture du riz sur ce bord humide. 

Cette baie fut une halte et un refuge pour de nombreux équipages. Ses habitants prirent l’habitude de voir les vaisseaux d’Europe y jeter leurs ancres et troquer de la bimbeloterie, des tissus et des outils contre des vivres et, plus tard, des esclaves. Les Malgaches toléraient les étrangers tant qu’ils n’inquiétaient pas par leur trop grand nombre et qu’ils n’agressaient pas les femmes. Au début du XVIIe siècle, un pirate anglais, John Rivers, en fit son repère. Un peu plus tard, des mutins français enfuis du fort Dauphin, sur l’autre versant de Madagascar, et la troupe d’un aventurier anglais, John Smart, débarquant directement d’Angleterre sur la foi d’une description idyllique, eurent la même idée, vite abandonnée, d’y fonder un établissement (sur cent vingt hommes, Smart ramena douze survivants en Angleterre). Les naufragés s’y traînaient épuisés, à moitié morts de soif, dans l’espoir d’y trouver un embarquement. Tempêtes, récifs ou combats, les pertes furent considérables, à l’aller comme au retour des Indes. Entre 1582 et 1602, les chroniques portugaises comptabilisent trente-huit navires perdus,  dont une bonne partie se fracassa sur les côtes malgaches, et sur celle-ci en particulier. Dès 1505, Lisbonne envoyait une flotte ayant pour mission de rechercher des rescapés sur les côtes africaines et malgaches. 

La côte sud-ouest de Madagascar fut le théâtre de grands désastres. La Grande Ile inspira vite les conteurs d’aventures, prompts à en rajouter. Dans un ouvrage paru en 1729, presque légendaire chez les historiens de la littérature et les collectionneurs pour sa rareté et l’once de doute persistant sur son auteur véritable, un Anglais, Robert Drury, raconte son naufrage et ses huit années « d’esclavage » chez les Androy, l’ethnie de l’extrême sud malgache, jusqu’à sa fuite et son arrivée aux environs de la baie de Saint-Augustin, sa capture par les Sakalava et son sauvetage inespéré par un navire de passage, anglais évidemment. 

Le Journal de Robert Drury transforme Madagascar en un décor d’épopée, mais fourmille d’observations justes sur le pays et ses habitants. Il connut un remarquable succès. Si Robert Drury a réellement existé et vécu un naufrage à Madagascar, on reconnaît dans cette œuvre la main du maître des récits de voyages, de pirates et de naufragés, Daniel Defoe, célèbre depuis la parution en 1719 des Aventures de Robinson Crusoe, son premier ouvrage et première fiction du genre. Pour le public en effet, les voyages étaient racontés par leurs véritables acteurs, ils disaient la vérité et on les croyait. Defoe révolutionne cette littérature en faisant résonner le vrai dans la fiction, en donnant à ses personnages une profondeur psychologique inconnue jusque-là , en illustrant, derrière le récit d’aventure, à travers les destins croisés de Robinson et de Vendredi, le grand débat sur la nature de l’homme et la civilisation, et en dénonçant au passage les injustices et les mauvais traitements infligés aux indigènes. 

Defoe avait trouvé dans l’écriture un moyen de gagner sa vie sur le tard. Âgé de soixante-neuf ans en 1729, il mourra deux ans plus tard. Après avoir imaginé Robinson Crusoe, il s’essaiera à d’autres aventures de naufragés et de pirates inspirées de faits réels. Madagascar et ses tribus occupent une place notable dans son œuvre. Elles lui offraient le cadre crédible d’un pays lointain, réputé pour ses dangers, largement inconnu, sur lequel n’existaient que peu de sources, hormis les ouvrages des Français Cauche et Flacourt, les initiateurs du fort Dauphin. À Madagascar, Defoe transforme en périples glorieux et trépidants la vie de rapines de plusieurs pirates. Ses personnages font régulièrement étape en baie de Saint-Augustin. Au soir de sa vie, à la lumière de chandelles, dans Londres noyé de brouillard, cet écrivain prolifique s’envolait pour Madagascar la plume à la main, puisant le flot de son imagination dans des documents qui lui avaient été fournis ou qu’il avait recueillis lui-même.

Après les matelots, les soldats, les naufragés, les marchands, les aventuriers, les pirates et les écrivains, ce fut au tour des savants du XIXe siècle de s’intéresser à la baie de Saint-Augustin, à ce cercle d’une perfection étonnante. Ils le firent à distance, dans le secret de leurs laboratoires, penchés sur de curieux échantillons de roches... La baie, creusée par un météorite ? “ Pendant longtemps, tous les traités concernant les météorites ont porté l’indication d’un fer qui aurait été trouvé dans la baie de Saint-Augustin. Sa découverte a été relatée en 1845 par Shepard. D’après cet auteur, le lieutenant Flagg avait rapporté une pointe de flèche en fer d’une localité qu’il appelait Prince Willie Town dans la baie de Saint-Augustin. […] De grandes masses de fer malléable auraient été identifiées à huit ou neuf milles au nord de Saint-Augustin. D’autres se seraient trouvées sur le bord de la rivière sous forme de blocs ayant 1 à 6 pieds de diamètre. ” 

L’éminent minéralogiste français Alfred Lacroix rapporte le fait dans un volumineux état des lieux géologique de Madagascar paru en 1922 (Minéralogie de Madagascar, tome 1, Augustin Challamel). La découverte fit l’objet d’une communication scientifique solennelle, en avril 1845, devant l’assemblée générale de l’Association des géologues américains, réunie à New Haven, Connecticut, pour son sixième anniversaire ! Puis la nature météoritique du fer de la pointe de flèche fut contestée, et le fer extraterrestre de la baie de Saint-Augustin reprit le chemin du ciel des chimères.

Anantsono (Saint-Augustin), le village actuel, unit des pêcheurs vezo et des éleveurs masikoro autour d’une église et d’un marché couvert. Près des pirogues tirées sur la berge boueuse, des chèvres tondent un pâturage d’herbe rêche, étendu comme un tapis au bord du fleuve. En amont, la berge est occupée par des champs de riz dès qu’elle offre suffisamment d’espace. Il y a encore des crocodiles dans le fleuve. Il arrive que l’un d’eux, glissant sous la boue, parvienne à surprendre un chevreau, une chèvre ou un zébu imprudent, avachi trop près de l’eau. Il est ensuite tué à coups de lances par les villageois. Tel fut le sort de l’animal exposé au restaurant de Toliara. 

On traversait autrefois l’Onilahy à Anantsono pour rejoindre Anakao par la route. C’est une impasse depuis l’interruption du bac. À l’entrée du bourg se dresse une grande bâtisse en planches de deux étages, au toit de bardeaux, aux fenêtres à persienne, fermée comme une boîte, souvenir du temps colonial. Le rez-de-chaussée fait épicerie. Il y fait aussi noir que dans une cave. On y sert à déjeuner à l’extérieur. La table est mise sous un tamarinier. Tout est tranquille et va au ralenti dans la canicule, à l’image des poules qui picorent sans entrain autour de la table et d’un chat famélique attendant, amorphe, à vos pieds. Il y a aussi un fanany, un serpent géant, dans l’Onilahy. Un autre monstre, encore plus énorme, appelé Tompondrano, a son repère, quelque part dans les flots, devant la baie (mais c’est peut-être le même qui se transforme, dit-on). C’est lui qui avale les pêcheurs qui ne rentrent pas.

En remontant l’Onilahy sur quelque quarante kilomètres (par la piste ou en pirogue si le niveau de l’eau le permet), on aboutit au village de Fanato et aux Sept lacs. Fanato est un village mahafaly, ethnie dont le pays, qui commence le long du fleuve, s’étend sur un vaste périmètre au sud. Il réunit des maisons de torchis au sommet d’une colline dominant un méandre du fleuve. L’espace dénudé est entouré de forêt. Pour une petite somme, le président du village, Njaka, fait le guide. 

Les Sept lacs : sept bassins aux eaux cristallines bleues et émeraudes dans un écrin de forêt vierge. La végétation humide tranche, par ses couleurs, sur la forêt sèche environnante. Rafraîchissants, ces lacs superposés sont alimentés par une source s’écoulant de la montagne. Ils forment une étroite vallée en escalier. Ils sont l’habitat d’une petite faune. Un rapace, dont c’est le repère, plane au-dessus des arbres : c’est un bobaka, une buse malgache. On trouve deux espèces de lémuriens : le lémur gris catta et le lémur blanc sifaka. Des tilapias peuplent les lacs. Il y a aussi des anguilles. 

Au bord du premier lac, le plus haut, il reste le socle d’une maison disparue. “ Il y a longtemps le roi des Mahafaly vivait là, raconte Njaka. Il est parti quand les Français sont arrivés. Un Français s’est installé avec sa femme et ses enfants. C’était sa maison. Quand les gens du village voulaient se baigner, ils disaient qu’ils allaient andranoimbasaha : à l’eau du Français. Le roi n’est plus là, il est remplacé par un chef qu’on appelle hazomanga. Il dirige le peuple. ” Pendant ce temps, l’eau déverse son propos de ruisseau et ce chuchotement continu a l’air de vouloir dire quelque chose, lui aussi, de l’histoire des Sept lacs… 

Sur le chemin, complètement défoncé, du retour vers Toliara, la nuit ne parvient pas à cacher la misère. Les phares éclairent une famille de paysans, parents et enfants, marchant dans la roue d’une charrette lourdement chargée, traînée d’un pas accablé par un zébu. “ Ils vont à Toliara pour vendre au marché ” explique Raymond, le chauffeur - une de ses rares paroles de la journée. Ils s’écartent, il les dépasse. Ils mettront la nuit pour arriver. À l’entrée de la ville, un barrage de gendarmes dépenaillés les arrêtera. Ils arrêtent tous les véhicules. À ce barrage, de jour, avec un peu d’observation et de discrétion, on voit des rouleaux de billets de banque passer d’un poing à un autre. Mais les paysans des environs sont trop pauvres pour intéresser ce racket. Les gendarmes se contentent de les bloquer, en bord de route, jusqu’à l’approche de l’aube.

• Le romazava est un ragout de bœuf accompagné de brèdes auxquelles sont laissées les fleurs. D'un goût puissant.

Madagascar ou le Journal de Robert Drury a été réédité chez L'Harmattan en 1992, traduit et préfacé par l'historienne Anne Molet-Sauvaget. 

 

Seringueros

Maki