Ces courts voyages en lecture invitent à flâner, observer, apprendre, guidé par un passé qui a marqué les lieux et qui, bien souvent, nous concerne à travers la colonisation. Ils ont pour ambition de procurer des moments d'évasion, mais aussi d'ouvrir des portes sur le destin des peuples.

L'île des conquistadores

« Comme elle nous était nécessaire, nous avons cherché à l’habiter comme si nous en étions natifs… »

Quand, en juin 1975, le chef de la rébellion indépendantiste, Samora Machel, débarqua à la tête de ses guérilleros sur l’île de Mozambique abandonnée par les Portugais - où il allait prononcer son fameux discours de la victoire -, il mit un point d’honneur à dormir au palais de Saint-Paul dans le somptueux lit à baldaquin, sculpté et mouluré dans le style indo-portugais, des anciens gouverneurs généraux de la colonie. En palissandre massif, comme tout le mobilier du palais importé de Goa, ce lit était le plus imposant : un symbole du pouvoir colonial... A ses officiers qui voulaient tout détruire, Samora Machel ordonna de ne toucher à rien. Et c’est tel qu’il quitta le palais qu’on le visite aujourd’hui, silencieux et désert dans son luxe confiné.

A l’époque où le dirigeant mozambicain y passa la nuit, l’ancien palais des gouverneurs faisait déjà office de musée (depuis 1969). Il a pris le nom de “ Musée de l’histoire coloniale “. On voit aussi, dans une aile consacrée à l’aventure maritime des Portugais en Afrique et en Orient, quantité de monnaies historiques provenant de nombreuses nations et d’innombrables porcelaines de Chine des XVIe et XVIIe siècles. Elles témoignent que cette petite île étroite, entièrement construite, longue de 2,5 km et large de quelque 500 mètres au plus, fut, avant de devenir la capitale du Mozambique, l’une des grandes étapes du commerce lusitanien entre l’Europe, les Indes et la Chine.

Ancrée comme un vaisseau de pierre à l’entrée de la baie de Mossuril, l’île monument a été classée au patrimoine mondial de l’Unesco en décembre 1991 - avant la fin officielle de la guerre civile (1976 - 1992). Ses quelque 18 000 habitants descendent en majorité des bantous de la côte de l’ethnie Macua, la plus nombreuse du Mozambique, islamisés par les marchands aventuriers arabes qui se fixèrent sur la côte orientale de l’Afrique au cours du premier millénaire. L’île s’appelle Omuhipiti dans leur langue (Msumbiji en swahili, Mulbaiuni en arabe). Son surpeuplement actuel doit aussi beaucoup à l’afflux de réfugiés pendant la guerre civile.

Ilha de Mozambique ouvre le dernier quart nord des 2 500 km de la côte mozambicaine. Vasco de Gama y posa le pied dans les premiers jours de mars 1498 alors qu’il ouvrait à l’Europe la route maritime des Indes. Mozambique viendrait de Mussa Mbiki, le nom du cheik marchand arabe qui régnait sur l’île, lieu d’échange commode et protégé avec les tribus du continent. Omuhipiti appartenait au réseau de comptoirs marchands arabo-swahilis essaimant la côte est-africaine, reliés à l’empire commerçant d’Oman. Chassant les Arabes, les Portugais en firent une de leurs escales vers les Indes. Le premier fort Saint-Gabriel est bâti en 1507. Le premier édifice religieux, la petite chapelle de Notre-Dame de Baluarte, en 1522. Débutée en 1558 et achevée en 1630, l’imposante forteresse Saint-Sébastien traduit l’importance stratégique qu’acquiert l’île dans l’empire maritime portugais qui prend forme alors que l’Europe s’extrait du Moyen-âge. La Cidade de Pedra e Cal (la cité de pierre et de chaux) qui s’édifie installe durablement les Portugais au bord de l’Afrique. L’île fortifiée résistera à tous ses ennemis - rivaux européens, Arabes d’Oman, Africains révoltés - et aura rang de capitale de la colonie jusqu’en 1898. 

Dans la cour de la forteresse Saint-Sébastien, le clairon ne sonne plus le réveil des soldats depuis bien longtemps. Ce monumental ouvrage de défense en forme de polygone étoilé a perdu sa vocation militaire en 1924. Il a servi ensuite de prison - principalement politique - jusqu’en 1975, devenant un symbole de l’oppression coloniale. Il fait partie désormais du patrimoine mozambicain. L’Unesco y a mené un programme de restauration financé par des fonds portugais, japonais et néerlandais. 

La construction d’un édifice militaire à cet emplacement, pour succéder au premier fort Saint-Gabriel, fut décidée en 1545. Des maçons indiens furent amenés en nombre de Goa pour sceller dans un ciment de corail ses murailles de pierres restées d'une solidité à toute épreuve. Les murs ont une dizaine de mètres de hauteur. Le plus long mesure 110 mètres. Le fort ne sera achevé qu’en 1630 et prendra son aspect final au XVIIIe siècle, mais sa première garnison prend ses quartiers en 1583. 

A partir de 1605, un réservoir d’eau de pluie souterrain d’une capacité de 800 000 litres rend la forteresse autonome pour son approvisionnement en eau. Aujourd'hui encore, le manque de ressource en eau est une faiblesse de l’île et ce réservoir, auquel les habitants ont accès pour puiser de l'eau, est plus utile que jamais. Sa puissante artillerie, ses magasins, son arsenal et cette réserve d’eau ont permis à la forteresse de repousser tous les sièges et tous les assauts. Son principal exploit fut d’épuiser deux flottes hollandaises de respectivement huit et treize navires de guerre qui ravagèrent l’établissement portugais en 1607 et 1608. A l’apogée de la colonie, plusieurs centaines d’hommes tenaient garnison sur Ilha de Moçambique, prêts à combattre sous la bannière du Christ-Roi. La forteresse abrite une église. Les chemins de ronde sont ponctués de croix chrétiennes gravées dans la pierre. Au pied de la muraille, la petite chapelle des temps héroïques, Notre Dame de Baluarte, tournée vers l'Afrique, évoque le repos après la victoire, au terme de la mission accomplie.

Le seul adversaire ayant presque vaincu Ilha de Moçambique, c’est la pluie. « Pendant la saison humide, la pluie tombe parfois pendant des jours sans s’arrêter. Elle ronge les habitations. Il y en a qui s’effondrent » raconte Jacinto, un jeune Mozambicain, au croisement de deux ruelles dont les murs ont perdu leurs revêtements, mettant à nu des pierres posées depuis quatre siècles ! 

Places, placettes, quai, arcades, rues, venelles, églises, chapelles... En 1991, le dossier de candidature de Ilha de Mozambique au Patrimoine mondial de l'Unesco recense un quart du bâti dans un état à peu près convenable, une moitié en voie de dégradation avancée et le dernier quart en train de tomber en ruines… 

 En s'installant au bord de l'Afrique, les Portugais ont amené avec eux cette architecture ibérique sans étage, refermée sur elle-même autour de patios, composant de longues façades continues s'étirant en ruelles ombragées, silencieuses et désertes. Dans sa décrépitude, l’ancienne cité des conquistadores a gagné en charme mélancolique ce qu’elle a perdu en orgueil. Avant le départ des Portugais, les propriétaires avaient l’obligation d’entretenir leurs habitations. Ils devaient repeindre leurs façades tous les ans. Entre autres spectacles de l’époque coloniale, les photos des années soixante montrent des rues rayonnantes de clarté sous le chaud soleil de l’Afrique. Après l’indépendance, les habitations délaissées sont devenues propriétés de l’Etat, elles ont été redistribuées, vendues ou louées à des familles mozambicaines qui n’avaient pas les moyens de les entretenir. Quand le régime s’est ouvert à l’économie de marché, nombre de ces nouveaux propriétaires se sont empressés de les revendre. Une aubaine pour des étrangers en quête d’une villégiature exotique.

Parallèlement une partie de l’élite mozambicaine s’est intéressée à ce patrimoine colonial dans la perspective d’une mise en valeur touristique. L’inscription de lha de Moçambique au Patrimoine mondial de l’Unesco a ouvert la voie d’une sauvegarde des bâtiments et des sites les plus remarquables. Des rues ont été pavées, de vieilles façades ravalées. Les bâtiments historiques les plus prestigieux ont été sauvés des ravages de l’abandon. Des chantiers de restauration sont toujours en cours et des fouilles archéologiques sous-marines se poursuivent autour de l’île. Les épaves ne manquent pas, vestiges de son histoire mouvementée. Elles ont été abondamment pillées. Des perles et des pièces historiques - arrachés ou non à la mer ? difficile à savoir… - sont vendues dans la rue et alimentent un petit artisanat de bijouterie.

Italiens, Français, Américains, Anglais, Danois... Les étrangers ayant investi les lieux sont séduits par la nostalgie émanant de ce cadre insulaire citadin, anachronique au bord de l'Afrique. Certains sont attachés au Mozambique depuis de nombreuses années. Dans la foulée de cette petite internationalisation, quelques belles habitations coloniales historiques ont été reconverties en hébergements touristiques. Cependant, malgré tous ces efforts de restauration, l’ensemble urbain laisse une impression d’usure inexorable, de lutte inégale contre le temps et la pauvreté. 

« Souvent l’extérieur ne paie pas de mine, mais l’intérieur est confortable » corrige Nadia, avocate d’affaires qui, comme de nombreux Portugais confrontés à la crise économique en Europe, a profité des opportunités offertes par le Mozambique en plein boom économique, même s’il reste l’un des pays les moins développés d’Afrique .

« Ilha de Moçambique est un monde à part, riche de ses composantes humaines et culturelles. Son charme attire les Européens, des retraités en particulier, qui viennent y vivre une partie de l’année. Les descendants de quelques grandes familles portugaises ont retrouvé leurs biens et sont revenus également. Il y a aussi les familles indo-musulmanes qui n’ont jamais quitté le pays. Et les commerçants arabo-swahilis. Sans oublier la bourgeoisie métisse. Quant à la société macua, elle aussi est à part. C’est une société musulmane matrilinéaire où les femmes décident de tout ce qui concerne la famille et la maison ! » 

Et « Ilha est un petit paradis de sécurité, le pont fait le filtre » ajoute un autre Européen, en référence à la voie unique de l’ouvrage reliant l’île au continent depuis seulement… 1967. Obligeant à une circulation alternée des véhicules, ce pont maintient l'île dans un relatif isolement.

Une démarcation invisible sépare la “ cité de pierre et de chaux “ du quartier africain incluant le village macua, appelé Cidade de Macuti à cause de ses toits en feuilles de macuti (palmiers). C’est une des rues rectilignes traversant l’île de part en part. Passé cette ligne, donnant sur le continent, la mosquée Abu Bakr, peinte de vert et de blanc, toute en angles droits, est d'une construction relativement récente : elle date de 1923 et son minaret lui fut ajouté en 1954. Son entrée est revêtue d’une belle et lumineuse mosaïque de faïences, Vient ensuite le marché aux poissons où se ravitaille chaque matin la population de la Cidade de Macuti.

Murs de parpaings, toits de paille : en contrebas de la “ ville de pierre ”, le grand village africain occupe l'emplacement de la carrière d’où furent extraites les pierres ayant servi à construire la cité des Portugais… Ses maisons serrées les unes contre les autres composent un dédale sur une grande partie de la moitié sud de l’île. On y accède par un escalier et par une large rue traversière reliant les deux bords de l’île. Ainsi confiné, le quartier macua est surpeuplé et, régulièrement inondé pendant la saison des pluies, un foyer récurrent de paludisme.

Les vêtements et l’ornementation des femmes, leur masque traditionnelle de beauté, le m’siro, la cuisine, ou encore l’artisanat des bijoux d’argent et la pêche de subsistance, ce sont autant d’aspects de la culture swahilie qui palpite au cœur de Ilha de Moçambique. Un ancien cimetière ismaélien, un cimetière musulman africain et un cimetière indo-musulman, se côtoient. Le cimetière chrétien se trouve, lui, à la pointe sud de l’île qui s’achève sur les ruines de l’ancien crématorium hindou. 

Rien n’empêche les habitants du quartier de Macuti d’aller dans la “ ville de pierre “, mais ils ne le font pas, sauf nécessité médicale ou administrative, ou pour récupérer des matériaux encore utilisables dans les ruines de bâtiments abandonnés. L’ancien quartier colonial reste, pour la majorité d’entre eux, un lieu étranger. « Pour y faire quoi ? demande un habitant de la Cidade de Macuti, traduit par Jacinto. Il n’y a rien pour nous là-bas, on ne se sent pas chez nous. Chez nous, c'est ici. »

Ce qui surprend aussi, c’est l’absence de référence à l’esclavage dans l’espace public d'Ilha de Moçambique. L’île fut pourtant la principale plaque tournante de la traite esclavagiste au Mozambique. Aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, prenant les proportions d'une déportation massive de population, le commerce des esclaves fait la prospérité de la petite cité portugaise des bords de l’Afrique. La colonisation des Amériques et celle, plus proche, des îles françaises de l'archipel des Mascareignes lui assurent des débouchés réguliers. Rien qu'entre 1800 et 1842, le nombre d'esclaves déportés est estimé à plus de 400 000 ! Au plus fort de la traite, cinq à six navires remplissaient chaque année leurs cales d’esclaves à Ilha de Moçambique pour fournir la main d'œuvre servile les îles de France et de Bourbon (Maurice et La Réunion). 

Un seul site, le Jardin de la Mémoire, montrant un de ces endroits où les esclaves étaient parqués avant leur embarquement, évoque ce passé. Si la mémoire de l’esclavage est enseignée à l’école, si tout le monde sait que telle ou telle belle demeure fut celle de la famille d’un marchand d’esclaves, ce modeste lieu commémoratif est le seul rappel explicite du passé esclavagiste de la cité. Au demeurant, on ne le doit pas à l’initiative des Mozambicains, mais à celle d’un historien réunionnais (Sudel Fuma), d'un artiste photographe passionné par l’Afrique (Karl Krugel) et du fondateur (Antoine Millerioux) d’un hôtel aménagé dans l’ancienne demeure du dernier grand marchand d’esclaves de Ilha de Moçambique, Candido Soares. 

Le musée de l’histoire coloniale non plus ne fait pas mention de la traite des esclaves. Pas plus qu’un beau livre de référence paru en 2011, retraçant l’histoire de l’île et célébrant les poètes lusophones, portugais et mozambicains, l’ayant chanté. A commencer par le plus célèbre d’entre eux, Luis de Camoes, l’auteur des Lusiades. Le poète aventurier fit escale de 1568 à 1570 sur Ilha où il acheva de composer le grand récit épique de l'aventure des conquistadores, monument de la littérature portugaise. « Cette petite île que nous habitons, c’est dans toute cette région une sûre escale pour tous ceux des nôtres qui sillonnent les ondes de Quiloa, Monbasa et Sofala ; comme elle nous était nécessaire, nous avons cherché à l’habiter comme si nous en étions natifs. A ne rien vous celer, cette petite île se nomme Mozambique… » 

La maison où vécut Camoes se reconnaît à une porte qui paraît tellement âgée qu’on l’imagine d’époque. En route pour les Indes, le missionnaire François Xavier passa également deux années sur Ilha en 1541 et 1542. Non loin du pont reliant l'île au continent, une petit chapelle célèbre l’endroit où, dit-on, il méditait face à l'Afrique... L’un et l’autre ont probablement assisté aux premières expéditions d’esclaves domestiques africains qu’on embarquait sur des nefs en partance pour Goa. 

Mais la fière statue de Vasco de Gama elle-même, symbole de la conquête coloniale, a retrouvé sa place devant le palais de Saint-Paul. Inaugurée en 1956 par le président de la République portugaise en personne, le maréchal Francisco Craveiro Lopes, elle avait été déboulonnée à l’indépendance. Elle a été réparée pour parfaire la restauration de la cité. Pas de quoi émouvoir pour autant les ilhéus somnolant au pied du piédestal de la statue : ils ignorent jusqu'au nom du personnage dont ils profitent de l’ombre portée…

 

 

Maki

Ibo, un secret africain